Le terrorisme et la réponse appropriée

Intervention américaine en Afghanistan

Noam Chomsky

VOZnet, 2 juillet 2002

VF : Agone, 2004

Traduction : Frédéric Cotton

Le 11 septembre 2001 restera indubitablement comme une date clé dans les annales du terrorisme. Partout à travers le monde, ces actes terribles ont été condamnés et considérés comme de graves crimes contre l’humanité. On appelle quasi universellement tous les États « à débarrasser le monde des êtres malfaisants », et l’on s’accorde à penser que « le fléau diabolique du terrorisme » – en particulier du terrorisme international soutenu par certains États – est un véritable virus propagé par les « adversaires sournois de la civilisation » et qu’il constitue un « retour à la barbarie » parfaitement intolérable. Mais derrière le considérable soutien à ces propos émis par différents responsables politiques américains – respectivement George W. Bush, Ronald Reagan et son secrétaire d’État George Schultz [1] –, les appréciations divergent sur la question précise de la réponse appropriée aux crimes terroristes et sur celle, plus générale, de leur nature véritable. Pour répondre à cette dernière question, la définition américaine officielle du terrorisme évoque « l’usage calculé, en vue d’atteindre des objectifs de nature politique, religieuse ou idéologique, de la violence, de la menace de violence, […] de l’intimidation, de la coercition ou de la peur [2] ». Cette définition officielle laisse néanmoins en suspens bien des interrogations, parmi lesquelles celles touchant à la légitimité des actes ayant pour objectif de garantir « le droit à l’autodétermination, à la liberté et à l’indépendance – tel qu’il découle de la Charte des Nations unies – des peuples privés de ce droit par la force, […] et notamment des peuples qui sont soumis à des régimes coloniaux ou racistes ainsi qu’à une occupation étrangère ». Même dans sa plus ferme résolution consacrée à la dénonciation du terrorisme, l’Assemblée générale des Nations unies reconnaît la légitimité de tels actes [3].

Pour expliquer leur opposition à cette résolution, les États-Unis et Israël se référaient au passage même que nous venons d’évoquer et qui avait pour but, selon eux, de légitimer la résistance au régime sud-africain, allié des ÉtatsUnis, qui avait plus d’un million et demi de morts sur la conscience et avait occasionné environ soixante milliards de dollars de dommages aux pays voisins entre 1980 et 1988, sans compter son comportement dans les affaires intérieures. La résistance au régime était essentiellement conduite par le Congrès national africain (ANC), dirigé par Nelson Mandela. En 1988, l’ANC était qualifié par le Pentagone de « groupe terroriste notoire », contrairement au RENAMO sud-africain, que ce même Pentagone considérait comme un simple « mouvement de révolte indigène », tout en reconnaissant qu’il avait pu assassiner environ 100 000 personnes au Mozambique voisin au cours des deux années précédentes [4]. La résolution de l’ONU était également suspectée de justifier la résistance à l’occupation militaire israélienne et à la politique d’annexion des territoires occupés menée par Israël ainsi qu’à ses pratiques violentes soutenues par les États-Unis et leur aide diplomatique, destinée à contrer le consensus international maintes fois réaffirmé en faveur d’un accord de paix [5].

Bien qu’elle ne soit jamais utilisée [6], la définition officielle américaine me semble parfaitement adaptée à la question que nous traitons ici – et ce malgré des divergences fondamentales, mais qui apportent justement certaines lumières sur la nature du terrorisme telle qu’on peut la concevoir selon le point de vue que l’on adopte.

Venons-en à la question de la réponse appropriée. D’aucuns prétendent que le terrorisme est un mal « absolu » et qu’il mérite donc d’être traité en retour selon la « doctrine absolue de la réciprocité » [7]. Ce qui signifie le recours à de féroces opérations militaires répondant parfaitement à la théorie de Bush, favorablement commentée dans le même ouvrage universitaire, consacré à The Age of Terror : « Si vous protégez un terroriste, vous êtes un terroriste ; si vous aidez et assistez un terroriste, vous êtes un terroriste – et vous serez traité comme tel. » Cette publication reflète l’opinion des Occidentaux cultivés qui considèrent que la réponse anglo-américaine est appropriée et même parfaitement « calibrée ». Mais l’amplitude de ce consensus semble singulièrement limitée si l’on en juge par les données disponibles auxquelles nous reviendrons plus loin.

De manière générale, il est assez difficile de trouver quelqu’un qui accepte l’idée que des bombardements massifs constituent une réponse appropriée aux crimes terroristes – que ce soient ceux du 11 septembre ou d’autres encore pires, qui ne sont malheureusement pas difficiles à trouver. Du moins si l’on adopte le principe de l’universalité : si ce que fait autrui est mal (ou bien), c’est également mal (ou bien) lorsque c’est nous qui agissons. Ceux qui ne se plient pas à cette exigence morale minimale – qui consiste à appliquer pour soi-même les principes que l’on applique aux autres, voire plus rigoureusement encore – ne méritent décidément pas d’être pris au sérieux lorsqu’ils parlent du caractère approprié de la réponse au terrorisme, ou même de ce qui est juste ou injuste, voire du Bien et du Mal. Pour illustrer notre propos, considérons un cas qui, loin d’être le plus extrême, n’en a pas moins le mérite de ne souffrir aucune controverse – au moins de la part de ceux qui affirment respecter la loi internationale et les traités auxquels ils se sont soumis. Personne n’aurait soutenu le bombardement de Washington par le Nicaragua après que les États-Unis eurent rejeté la décision de la Cour internationale de justice leur ordonnant de mettre fin à leur « usage illégal de la force » à l’encontre de ce pays et de lui payer des dommages et intérêts substantiels. Au lieu de cela, les États-Unis décidèrent d’intensifier les actes de terrorisme international et même de les étendre, officiellement, en s’attaquant à des cibles civiles sans défense. Ils opposèrent également leur veto à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies demandant que tous les États respectent le droit international, et ils votèrent (avec le seul appui d’un ou deux États clients) contre des résolutions du même genre à l’Assemblée générale des Nations unies. Les États-Unis rejetèrent la décision de la Cour internationale de justice sous prétexte que d’autres nations n’étaient pas d’accord avec eux et qu’ils devaient en conséquence se « réserver le pouvoir de décider [eux-mêmes] des cas particuliers dans lesquels la Cour peut [leur] imposer sa juridiction » et ceux qui relèvent « fondamentalement de la juridiction proprement américaine » [8]. Dans le cas dont nous parlons, il s’agissait d’agressions terroristes contre le Nicaragua [I].

Pendant ce temps, Washington continuait de saboter les efforts régionaux destinés à parvenir à un règlement pacifique de la question, en suivant la doctrine édictée par le très modéré secrétaire d’État américain George Schultz : les États-Unis doivent « éradiquer » le cancer nicaraguayen par la force. Et Washington poursuivit cette politique alors même que les présidents des pays d’Amérique centrale étaient parvenus à se mettre d’accord sur un plan de paix en 1987, malgré de vigoureuses objections émises par les Américains. Ces accords d’Esquipulas demandaient que tous les pays de la région s’ouvrent plus franchement à la démocratie et au respect des droits de l’homme sous la supervision de la communauté internationale et insistaient sur le fait que « l’élément fondamental » de cet accord était la fin de l’agression américaine contre le Nicaragua. Washington répondit en intensifiant au maximum cette même agression et en triplant le nombre de livraisons aéroportées effectuées par la CIA au profit de la Contra. Après s’être tenu à l’écart de cet accord et le sabotant donc dans les faits, Washington fit en sorte que les régimes qui lui devaient tout agissent de même. Le gouvernement américain alla jusqu’à user de son pouvoir effectif – et absolument pas symbolique – pour démanteler l’International Verification Commission sous le prétexte que ses conclusions étaient inacceptables. Les États-Unis obtinrent également que le plan Esquipulas soit revu afin d’autoriser leurs États clients dans la région à poursuivre leurs crimes terroristes. Ces crimes surpassaient même, et de loin, la guerre dévastatrice menée par les ÉtatsUnis contre le Nicaragua, qui fit pourtant des dizaines de milliers de morts et provoqua la ruine peut-être irréversible du pays. Poursuivant la doctrine politique de Schultz, les États-Unis usèrent de menaces pour contraindre le gouvernement du Nicaragua à abandonner ses demandes de dommages et intérêts, qui avaient pourtant été acceptées par la Cour internationale de justice [9].

Il ne pourrait guère y avoir d’exemple plus évident du terrorisme international tel qu’on le définit officiellement ou dans les milieux intellectuels : des opérations destinées à « démontrer par l’usage d’une violence apparemment aveugle que le régime en place n’est pas en mesure de protéger la population supposée être placée sous son autorité », provoquant ainsi non seulement un sentiment « d’angoisse, mais une disparition des liens qui fondent l’ordre social établi » [10]. Durant toutes ces années, le terrorisme d’État pratiqué dans d’autres endroits d’Amérique centrale peut être considéré comme un terrorisme international aussi bien par le rôle décisif qu’y jouaient les États-Unis que par ses objectifs exprimés dans certaines occasions de la façon la plus claire – comme, par exemple, par l’École militaire des Amériques, qui forme la plupart des officiers d’Amérique latine et s’enorgueillit du fait que « la théologie de la libération […] ait été défaite avec le soutien de l’armée américaine [11] » [II].

À l’évidence, il devrait donc s’ensuivre que seuls ceux qui soutiennent l’idée de bombardements sur Washington pour punir ces crimes de terrorisme international – c’est-àdire absolument personne – acceptent la « doctrine absolue de la réciprocité » en réponse aux atrocités terroristes ou considèrent que les bombardements massifs y répondent de manière appropriée et même parfaitement « calibrée ».

Considérons certains des arguments juridiques qui ont été avancés pour justifier le bombardement anglo-américain de l’Afghanistan. Je ne considérerai pas ici leur validité mais leurs conséquences si l’on s’en tient au principe moral de l’universalité. Christopher Greenwood prétend que les États-Unis ont le droit de « se défendre » contre « ceux qui sèment effectivement la mort et la destruction ou qui menacent de le faire ». Il invoque pour ce faire la décision de la Cour internationale de justice dans le cas du Nicaragua [12]. Le passage auquel il fait référence s’applique pourtant bien plus évidemment à la guerre menée par les États-Unis contre le Nicaragua qu’aux talibans ou à Al-Qaida. Ainsi, avoir recours à ce texte pour justifier les bombardements intensifs sur l’Afghanistan et les opérations sur le terrain, c’est reconnaître que le Nicaragua aurait dû être autorisé à se lancer dans des opérations armées encore plus sévères contre les États-Unis [III]. Un autre éminent professeur de droit international, Thomas Franck, reconnaît le bien-fondé de la réplique anglo-américaine sous prétexte qu’« un État est tenu responsable pour avoir permis que l’on utilise son territoire pour porter des attaques contre un autre État et doit en accepter les conséquences » [13]. Cela semble assez juste et pourrait certainement s’appliquer aux États-Unis eux-mêmes dans les cas du Nicaragua, de Cuba et de bien d’autres pays.

Inutile de préciser que, dans aucun de ces cas, on n’aurait toléré la moindre velléité de se « défendre » par la violence contre de tels agissements continuels semant la « mort et la destruction ». Je parle d’agissements effectifs et non de simples menaces.

Le même raisonnement vaut pour d’autres positions, pourtant plus nuancées, concernant la réponse appropriée aux crimes terroristes. Michael Howard, expert en histoire militaire, propose « une opération de police menée sous l’égide des Nations unies […] contre une conspiration criminelle dont les membres devraient être pourchassés et traînés devant une cour internationale afin d’y être jugés dans les formes et condamnés à une peine appropriée s’ils étaient reconnus coupables ». Proposition fort raisonnable, bien qu’il soit proprement impensable de voir cette proposition appliquée un jour de manière universelle. Le directeur du Center of Politics of the Human Rights de Harvard estime pour sa part que « la seule réponse raisonnable aux actes de terrorisme [serait] un travail d’enquête honnête suivi d’un procès en justice, le tout appuyé par un emploi résolu, ciblé et incessant de la force armée contre ceux qui ne peuvent – ou ne veulent pas comparaître devant la justice » [14]. Tout cela est à nouveau fort sensé si le recours à la force n’est envisagé qu’une fois tous les moyens légaux épuisés. Quoi qu’il en soit, ce conseil ne s’applique pas aux événements du 11 septembre (les États-Unis ayant refusé de fournir les preuves demandées et repoussé toute proposition de transfert des suspects faits par le régime des talibans). En revanche, ici encore, cette proposition s’applique parfaitement au cas du Nicaragua.

Comme elle s’applique d’ailleurs aussi à d’autres situations. Prenons le cas d’Haïti, qui a fourni un très grand nombre de preuves à l’appui de sa demande d’extradition d’Emmanuel Constant, commandant des troupes qui firent des milliers de morts sous le régime de la junte militaire que les États-Unis avaient, en son temps, tacitement soutenue (sans parler, bien entendu, des régimes antérieurs). Ces demandes aux États-Unis sont restées lettre morte – à cause, probablement, de ce que Constant pourrait être conduit à dévoiler s’il venait jamais à être jugé. La demande d’extradition la plus récente date du 30 septembre 2001, c’est-à-dire de l’époque même à laquelle les Américains exigeaient que les talibans leur livrent Ben Laden [15]. Cette coïncidence passa parfaitement inaperçue, suivant le fameux principe selon lequel même la moindre des exigences morales doit être fermement rejetée.

Pour en revenir à la « réponse raisonnable » de Howard, demander qu’on ait recours à « une opération de police menée sous l’égide des Nations unies » – même dans les situations où elle serait clairement justifiée – n’engendrerait que fureur et mépris. D’autres encore ont formulé des principes plus généraux pour légitimer la guerre américaine en Afghanistan. Deux universitaires d’Oxford proposent un principe de « proportionnalité » : « L’ampleur de la réponse sera déterminée par l’ampleur de la transgression que l’agresseur commet contre les valeurs fondamentales de la société agressée. » Dans le cas des États-Unis, ce serait « la liberté de chercher à améliorer sa situation personnelle dans le cadre d’une société pluraliste et au travers de l’économie de marché » qui aurait été sournoisement attaquée le 11 septembre 2001 par « des agresseurs […] dotés d’une éthique divergeant de celle de l’Occident ». Puisque « l’État afghan s’est rangé du côté de l’agresseur » et refuse de se soumettre aux exigences américaines et de livrer les suspects, « les États-Unis et leurs alliés, obéissant au principe dicté par l’ampleur de la transgression, pourraient moralement et de manière parfaitement justifiée avoir recours à l’usage de la force contre le gouvernement des talibans » [16].

Si l’on revient à notre principe de l’universalité, il s’ensuit qu’Haïti et le Nicaragua peuvent « moralement et de manière parfaitement justifiée avoir recours » à un usage de la force bien plus sévère contre le gouvernement américain. Ces conclusions valent aussi pour d’autres situations, qui vont de crimes plus graves encore jusqu’à certaines petites escapades du terrorisme d’État « à l’occidentale », comme le bombardement, ordonné en 1998 par Clinton, de l’usine pharmaceutique soudanaise d’Al-Shifa, qui fit « plusieurs dizaines de milliers de morts [IV] », selon l’ambassadeur allemand en poste au Soudan et d’autres sources autorisées dont les estimations recoupent celles d’autres observateurs dignes de foi [17]. Selon le principe de proportionnalité évoqué précédemment, le Soudan peut donc légitimement se livrer à des représailles de nature terroriste de grande ampleur. Surtout si l’on accorde que cet acte perpétré par l’« Empire » a eu de si « dramatiques conséquences pour l’économie et la société » soudanaises que ce crime peut être considéré comme d’une plus grande gravité que les attentats du 11 septembre, qui, bien que parfaitement dramatiques, n’ont pas causé de dégâts comparables à la société et à l’économie américaines [18].

Au sujet du bombardement de l’usine soudanaise, on se contente la plupart du temps de se demander si on a vraiment cru qu’elle produisait des armes chimiques. Que la réponse soit positive ou négative, elle ne modifie en rien « l’ampleur de la transgression que l’agresseur [a commis] contre les valeurs fondamentales de la société agressée » – son existence même en l’occurrence. On prétend également souvent que les pertes humaines n’étaient pas préméditées comme dans tant d’autres crimes que nous dénonçons si justement. Pourtant, dans le cas du Soudan, il est difficile de croire que les conséquences probables sur les vies humaines aient été ignorées de ceux qui préparèrent cette opération. Cet acte ne peut être excusé qu’en faisant appel au principe hégélien qui ferait des Africains de « simples choses » dont les vies n’auraient « pas de valeur ». Cette attitude s’accorde si bien avec les actes pratiqués qu’il est difficile pour les victimes de l’ignorer, et que celles-ci sont alors en droit d’en tirer leurs propres conclusions quant à la « rigueur morale de l’Occident ».

Un collaborateur de la publication universitaire déjà citée, Charles Hill, admettait que le 11 septembre ouvrait la seconde « guerre contre le terrorisme ». La première avait été déclarée, il y a de cela vingt ans, par l’administration Reagan dès son accession au pouvoir. Et « nous avons gagné », proclame triomphalement Hill, bien que l’hydre terroriste n’ait été que blessée et non terrassée [19]. La première « ère terroriste » devait s’avérer un des problèmes principaux de la politique internationale tout au long de la décennie 1980, en particulier en Amérique centrale mais aussi au Moyen-Orient. C’est d’ailleurs le terrorisme dans cette dernière région du monde que les éditorialistes ont choisi comme événement principal de l’année 1985. Ils lui conservent une place de premier choix dans leurs commentaires sur les années suivantes.

On peut comprendre pas mal de choses de la guerre actuelle contre le terrorisme en étudiant attentivement cette première période et la manière dont on en parle aujourd’hui. L’un des plus éminents spécialistes en la matière qualifie les années 1980 de décennie du « terrorisme d’État ». Une décennie « de soutien continuel ou de “sponsorisation” du terrorisme par les États, en particulier l’Iran et la Libye ». C’est pour cette raison que les États-Unis ont été tenus d’adopter une « position “préventive” à l’égard du terrorisme ». D’autres recommandent les méthodes grâce auxquelles « nous avons gagné » : c’est-à-dire ces mêmes opérations militaires pour lesquelles nous avons pourtant été condamnés par la Cour internationale de justice et le Conseil de sécurité des Nations unies (avec veto américain bien sûr). Ce que nous avons fait dans le cas du Nicaragua est un modèle « pour le soutien à apporter aux adversaires des talibans (en particulier à l’Alliance du Nord) ». Un autre éminent historien va chercher les racines enfouies du terrorisme pratiqué par Oussama Ben Laden jusqu’au SudVietnam, où « l’efficacité de la terreur viêt-cong contre le Goliath américain muni des armes les plus sophistiquées a pu nourrir l’espoir que le cœur même de l’Occident était également vulnérable » [20].

Comme à l’ordinaire, toutes ces analyses montrent les États-Unis comme une malheureuse victime contrainte de se défendre contre le terrorisme des autres : des Vietnamiens (au Sud-Vietnam), des Nicaraguayens (au Nicaragua), des Libyens et des Iraniens (si ces derniers avaient eu à se plaindre des Américains, personne ne s’en était aperçu apparemment), et d’autres factions anti-américaines à travers le monde. Cependant, tout le monde ne voit pas les choses de la même manière. La région du monde la plus intéressante à cet égard est l’Amérique latine, qui a une considérable expérience en matière de terrorisme international. Les attentats du 11 septembre 2001 y furent fermement condamnés, non sans éveiller toutefois certains souvenirs. Selon le Research Journal de l’université jésuite de Managua, les événements du 11 septembre évoquent l’« Armageddon », mais le Nicaragua a, par la faute des États-Unis, « lui aussi connu l’Armageddon sur une longue période, et il en supporte encore aujourd’hui les effets mortels ». D’autres remontent encore plus loin dans le temps, jusqu’à la formidable épidémie de terrorisme d’État qui balaya le continent tout entier à partir du début des années 1960 et dont la responsabilité revient à Washington. Un journaliste panaméen s’est joint, dans son pays, à la condamnation générale des attentats du 11 septembre, en rappelant tout de même la mort de plusieurs milliers de miséreux, lorsque le père du président actuel avait fait bombarder le quartier de Chorillo, en décembre 1989, au cours de l’opération dite « Juste Cause », entreprise dans le seul but d’enlever un homme de main désobéissant afin de le condamner à la prison à vie pour des crimes qu’il avait le plus souvent commis à l’époque où la CIA le rétribuait grassement. L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano fit remarquer que, si les États-Unis prétendent s’opposer au terrorisme, ils le soutiennent, de fait, un peu partout, y compris en « Indonésie, au Cambodge, en Iran, en Afrique du Sud […] et dans les pays d’Amérique latine qui ont dû subir la sale guerre entreprise avec le plan Condor », mis en place par les dictatures militaires sud-américaines qui faisaient régner la terreur avec le soutien des États-Unis [21].

Ces remarques nous ramènent à la seconde cible importante de la première « guerre contre le terrorisme » : le Proche-Orient. Le plus grand crime commis dans cette région fut sans conteste l’invasion du Liban par Israël en 1982, qui fit près de 20 000 morts et laissa l’ensemble du pays en ruine, et en particulier la capitale, Beyrouth. Comme les attaques meurtrières et dévastatrices de 1993 et de 1996 ordonnées par Rabin et Peres, l’invasion de 1982 ne pouvait guère se justifier par une quelconque nécessité de se défendre. Le chef d’état-major israélien, Rafael Eitan, ne fit qu’exprimer clairement ce que tout le monde savait lorsqu’il annonça que l’objectif de cette invasion était de « détruire l’OLP en tant que partenaire possible dans des négociations concernant la Terre d’Israël » [22]. Illustration presque littérale du terrorisme tel qu’il est officiellement défini. L’objectif « était d’instaurer un régime ami et de détruire l’OLP de M. Arafat », selon le correspondant du New York Times au Moyen-Orient. « On pense, sur place, que cela pourrait persuader les Palestiniens d’accepter l’autorité des Israéliens sur la Cisjordanie et sur la bande de Gaza », poursuivait-il [23]. Nous avons sans doute, ici, la première mention dans les médias dominants américains de faits parfaitement assumés dès le départ en Israël, mais que l’on ne trouvait aux ÉtatsUnis que dans des ouvrages plus critiques.

Ces opérations qui furent menées avec l’aide militaire et le soutien diplomatique cruciaux des administrations Reagan et Clinton entrent donc dans la définition du terrorisme international. Les États-Unis furent aussi impliqués directement dans d’autres crimes terroristes qui frappèrent la région au cours des années 1980, y compris dans les terribles attentats terroristes de la fameuse année 1985 : attentat à la voiture piégée organisé avec l’aide de la CIA à Beyrouth, qui fit environ 80 morts et 250 blessés ; bombardement de Tunis avec ses 75 morts, ordonné par Shimon Peres, encouragé par les États-Unis et fort prisé par le secrétaire d’État George Schultz, bien qu’unanimement condamné et qualifié par le Conseil de sécurité des Nations unies d’« agression armée » (les États-Unis s’abstenant) ; et, toujours sous l’égide de Peres, les opérations lancées contre les « villages terroristes » au Liban, qui atteignirent de nouveaux records de « brutalité calculée et d’assassinats arbitraires », selon les propres termes d’un diplomate occidental familier de la région, propos amplement confirmés par les témoignages directs [24]. Répétons-le, tout cela relève du terrorisme international sinon du crime de guerre aggravé.

Dans les milieux journalistiques et universitaires, 1985 passe pour la pire année du point de vue du terrorisme au Moyen-Orient. Bizarrement, ce n’est pas du fait des événements que nous venons d’évoquer mais à cause de deux autres attentats terroristes, qui causèrent à chaque fois la mort d’un individu – dans les deux cas, un Américain [25]. Mais les autres victimes n’oublient pas facilement.

Cette histoire très récente a d’autant plus de signification que certains protagonistes de la nouvelle « guerre contre le terrorisme » jouaient déjà un rôle important dans la précédente. Le versant diplomatique de la guerre actuelle est confié à John Negroponte, ambassadeur de Reagan au Honduras, qui servit de base arrière aux crimes terroristes pour lesquels le gouvernement avait été condamné par la Cour internationale de justice et pour les autres actes de terrorisme d’État soutenus par les États-Unis en Amérique centrale. Ces activités firent des « années Reagan, la plus terrible décennie qu’ait vécue l’Amérique centrale depuis la conquête espagnole [26] », et tout cela sous la supervision de Negroponte [V]. Quant au versant militaire de la nouvelle guerre contre le terrorisme, il a été confié à Donald Rumsfelf, envoyé spécial de Reagan au Moyen-Orient aux pires moments qu’ait vécus cette région en matière de terrorisme initié ou soutenu par le gouvernement américain.

Soulignons au passage que les atrocités de ce genre n’ont pas cessé au cours des années suivantes. La contribution de Washington à « l’intensification de la violence » dans le conflit israélo-arabe se poursuit. Forgée par le président Bush lui-même, cette expression vise, suivant la rhétorique en vigueur, le terrorisme des autres. Il suffit toutefois de sortir de cette routine pour trouver d’autres exemples assez significatifs de l’attitude américaine. On peut, par exemple, renforcer la violence en y participant : livrer des hélicoptères destinés à attaquer des cibles civiles ou lancer des opérations meurtrières – comme les États-Unis le font régulièrement sans en ignorer les conséquences. On peut aussi bloquer l’envoi d’une force internationale destinée à s’interposer dans les conflits. Les États-Unis ont, dernièrement, fait connaître leur position en ce domaine, en opposant leur veto à la résolution du Conseil de sécurité du 14 décembre 2001, qui prévoyait le déploiement des casques bleus. Commentant le retour d’Arafat à un statut à peine plus enviable que celui d’un Ben Laden ou d’un Saddam Hussein, la presse nous apprend que le président Bush a été « extrêmement irrité [par] le durcissement de dernière minute de la position palestinienne […] concernant l’envoi d’une force d’interposition internationale dans les territoires palestiniens, décidé par une résolution prise par le Conseil de sécurité des Nations unies ». Bush semble donc avoir été « extrêmement irrité » par le fait qu’Arafat se joigne au reste du monde pour exiger que l’on mette en œuvre les moyens de lutter contre le terrorisme [28].

Dix jours avant d’opposer leur veto à l’intervention d’une force internationale, les États-Unis avaient boycotté – autrement dit, saboté – la conférence internationale de Genève destinée à réaffirmer la validité de la quatrième convention de Genève pour la question des territoires occupés, ce qui aurait permis de qualifier la plupart des activités israélo-américaines dans cette région de crimes et même – lorsqu’il s’agit d’« infractions graves », comme le sont beaucoup d’entre elles – de véritables crimes de guerre. Cela inclut la colonisation israélienne financée par les États-Unis et l’« homicide intentionnel, la torture, la déportation illégale, la privation du droit d’être jugé régulièrement et impartialement, la destruction et l’appropriation de biens […] exécutées de façon illicite et arbitraire » [29].

Cette convention, à l’origine destinée à formellement criminaliser les crimes commis par les nazis dans une Europe occupée, est un des principes fondamentaux du droit humanitaire international. Sa validité dans le cas des territoires occupés par les Israéliens a été confirmée à plusieurs reprises, par George Bush lui-même en 1971², alors qu’il était ambassadeur auprès des Nations unies, et en 1980 par plusieurs résolutions du Conseil de sécurité adoptées à l’unanimité, qui accusaient Israël (soutenu par les États-Unis) de « violations flagrantes » de la convention de Genève (abstention des États-Unis). Ces résolutions appelaient également Israël à « faire scrupuleusement face à ses responsabilités au regard de la quatrième convention de Genève », qu’il violait à l’époque de façon flagrante. En leur qualité de hautes parties contractantes, les États-Unis et les puissances européennes sont tenus par un traité solennel de poursuivre et de se saisir des responsables de tels crimes même lorsqu’il s’agit de leurs propres dirigeants s’ils y ont pris part. En s’obstinant à ne pas obéir à cette obligation, ils renforcent le terrorisme directement et de manière significative.

Mais revenons à la question de la réponse appropriée aux attentats terroristes, et en particulier à ceux du 11 septembre. On pense communément que la réaction angloaméricaine a bénéficié d’un considérable soutien international. Mais ceci n’est vrai que si l’on s’en tient à l’opinion des élites. Un sondage international (Gallup) a d’ailleurs démontré que seule une minorité soutenait d’emblée l’opération militaire alors qu’une majorité de sondés se déclaraient plutôt favorables à un processus diplomatique [30]. En Europe, les réponses favorables à l’option militaire allaient de 8 % en Grèce à 29 % en France. En Amérique latine, le soutien aux opérations militaires américaines était encore plus faible : de 2 % au Mexique à 16 % au Panamá. Quant au pourcentage des sondés qui soutenaient l’idée de frappes visant des cibles civiles, il était extrêmement faible. Même dans les deux pays qui soutenaient le plus fermement la politique américaine (Israël et l’Inde – on comprend aisément pourquoi), une importante majorité des personnes interrogées s’opposaient aux bombardements. Il y avait donc au contraire une méfiance considérable vis-à-vis de l’attitude américaine.

Les effets prévisibles de la politique américaine sur la population afghane furent en revanche parfaitement ignorés des sondages et de la plupart des commentaires sur la question. Des millions d’Afghans connaissaient déjà une quasi-famine avant le 11 septembre. Était-ce alors vraiment une réponse appropriée que d’exiger du Pakistan l’arrêt « des convois qui fournissaient l’essentiel de la nourriture ainsi que d’autres produits de première nécessité à la population civile afghane » ? et provoquer le départ des organisations humanitaires, laissant ainsi « des millions d’Afghans […] en grand danger de mourir de faim » ? Les organisations humanitaires émirent de vigoureuses protestations (réitérées à la fin de la guerre) contre cette politique, l’accusant de préparer une grave crise humanitaire [31]. Bien entendu, les opérations ne devraient être évaluées que par rapport à ce qu’on en attendait. Cela devrait être évident. Mais les effets réels de celles-ci ne sont pas près d’être connus, même approximativement, tant on enquête toujours très attentivement sur les crimes des autres mais jamais sur les nôtres. On peut néanmoins extraire quelques indications des rapports successifs qui ont évalué la part de la population nécessitant une aide alimentaire d’urgence : 5 millions d’individus avant le 11 septembre pour 7,5 millions à la fin du même mois pendant les bombardements ; six mois plus tard, ils étaient  millions qui ne souffraient pas tant du manque de nourriture (l’aide alimentaire avait été rapidement organisée) que des difficultés de la distribuer dans un pays retombé aux mains des chefs de clans [32]. On ne connaît pas d’étude digne de confiance sur l’opinion publique afghane durant la guerre, pourtant nous ne manquons pas totalement d’informations à ce sujet. Dès le départ, le président Bush a averti les Afghans qu’ils seraient soumis aux bombardements tant qu’ils n’auraient pas livré les individus que les États-Unis suspectaient de terrorisme. Trois semaines plus tard, les objectifs américains avaient changé. Il s’agissait désormais de renverser le régime des talibans : les bombardements se poursuivraient, annonça l’amiral Michael Boyce, « jusqu’à ce que le peuple de ce pays comprenne qu’il lui fallait changer de dirigeants » [33]. Soulignons que la question de savoir si le renversement du régime des talibans pouvait suffire à justifier les bombardements ne se posa même pas puisque cela ne devint un objectif américain que bien après le début de ces bombardements. Nous pouvons cependant nous interroger sur l’opinion de certains Afghans à même d’être interrogés par les observateurs occidentaux sur les choix stratégiques des Américains – qui de toute façon répondent clairement à la définition officielle du terrorisme international. Alors que, à la fin du mois d’octobre 2001, l’objectif principal de la guerre devint le renversement du régime, un millier de responsables afghans se réunirent à Peshawar. Certains revenaient d’exil, d’autres arrivaient d’Afghanistan, mais tous souhaitaient renverser le régime taliban. La presse y vit un des « rares exemples d’unité entre chefs de communautés, universitaires islamistes, membres de différents partis et anciens commandants de la guérilla ». Ces personnalités afghanes prièrent unanimement « les États-Unis de mettre fin aux raids aériens ». Ils demandèrent également aux médias internationaux d’appeler à cesser le « bombardement d’individus innocents ». Ils insistaient pour que d’autres moyens soient adoptés pour renverser le régime pourtant détesté des talibans. Ils pensaient en effet que cet objectif pouvait être atteint sans avoir recours au meurtre et à la destruction [34].

Un message de même teneur fut envoyé par le leader de l’opposition afghane, Abdul Haq, fort apprécié à Washington. Juste avant de pénétrer en Afghanistan – sans le soutien des États-Unis, semble-t-il – et d’être capturé puis assassiné, il avait condamné les bombardements et critiqué les États-Unis pour avoir refusé d’apporter leur soutien au projet qu’il partageait avec d’autres de « provoquer une révolte au sein même des talibans ». Les bombardements ont « gravement nui à ce projet », déclara-t-il. Il faisait part de contacts pris avec des commandants talibans de la base et certains chefs de clans et ex-moudjahidines. Il expliquait comment une telle stratégie pourrait atteindre ses objectifs et demandait aux États-Unis de la soutenir financièrement et par d’autres moyens au lieu de lui nuire par leurs bombardements. Selon lui, les États-Unis voulaient faire une « démonstration de force, remporter une facile victoire et faire peur au monde entier ». Et Abdul Haq ajoutait : « Ils se moquent de la souffrance des Afghans et des pertes que nous aurons ici. » [35]

Dans ce contexte, le sort des femmes afghanes éveilla un intérêt plutôt tardif. Après la guerre, on reconnut aisément le courage de celles qui avaient été à l’avant-garde de la défense des droits des femmes pendant près de vingt-cinq ans – au sein de la RAWA (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan). Une semaine avant le début de la campagne de bombardements, le 11 octobre 2001, la RAWA publia une déclaration publique qui n’aurait pas dû être seulement un bon coup éditorial mais faire la une des journaux partout où le sort des femmes afghanes était une véritable source d’inquiétude. Les femmes de la RAWA condamnaient le recours « au fléau de la guerre de destruction » au moment même où les États-Unis se lançaient « dans une opération de grande envergure contre [leur] pays », qui allait causer de terribles souffrances à de nombreux Afghans innocents. Pour leur part, elles appelaient à « se débarrasser des talibans et d’Al-Qaida [… par] le recours à l’insurrection générale » du peuple afghan luimême, qui seul pourrait « empêcher le retour de ce fléau qui s’est abattu sur notre pays ».

Tout cela fut parfaitement ignoré. Il n’est pourtant pas forcément évident que ceux qui possèdent la force des armes soient autorisés à négliger l’opinion de ceux qui se battent pour leur liberté et pour les droits des femmes depuis de si longues années. Est-il également raisonnable de traiter avec un mépris évident leur souhait d’en finir de l’intérieur avec le régime détesté des talibans, sans recourir aux inévitables atrocités de la guerre ?

Bref, une revue générale de l’opinion internationale, appuyée sur ce que nous savons de l’opinion afghane, permet de sérieusement relativiser l’importance du consensus existant parmi les intellectuels occidentaux ainsi que la justice de leur cause.

Demeure pourtant un conseil donné par ces élites qui reste tout à fait valable : il est en effet absolument nécessaire de s’interroger sur les raisons des crimes terroristes du 11 septembre 2001. Cela au moins est parfaitement indiscutable – du moins pour ceux qui espèrent réduire les risques de voir de tels actes se répéter. Il y a la question particulière des motifs exacts qui ont inspiré les terroristes. Sur ce point, tout le monde tombe à peu près d’accord. Les observateurs dignes de foi reconnaissent qu’après l’installation de bases permanentes américaines en Arabie Saoudite « Ben Laden ne pensa plus qu’aux moyens d’expulser les Américains de la terre sainte d’Arabie » et de débarrasser le monde musulman « des menteurs et des hypocrites » qui rejettent sa vision extrémiste de l’islam [36]. L’accord est tout aussi général sur le fait que, « à moins que l’on ne s’occupe véritablement des conditions sociales, politiques et économiques sur lesquelles prospèrent Al-Qaida et d’autres groupes qui lui sont associés, les États-Unis et leurs alliés d’Europe de l’Ouest ou d’ailleurs continueront d’être la cible des terroristes islamistes » [37]. Ces conditions sont certes complexes, mais certains facteurs en sont néanmoins connus depuis longtemps. En 1958 – année cruciale dans l’histoire de l’après-guerre –, le président Eisenhower informa son équipe que, dans le monde arabe, « les ÉtatsUnis [devaient] faire face à une campagne de haine à [leur] égard. Et ce, non pas tant de la part des gouvernements que des populations elles-mêmes ». Ces populations étaient « dans le camp de Nasser » et soutenaient son indépendantisme nationaliste et laïc. Les raisons de cette « campagne de haine » avaient été identifiées quelques mois plus tôt par le Conseil national de sécurité : « Aux yeux de la majorité des Arabes, les États-Unis semblent s’opposer à la réalisation des objectifs du nationalisme arabe. Ils pensent que les États-Unis cherchent à protéger leurs intérêts au ProcheOrient en préférant le statu quo et en s’opposant aux avancées économiques et démocratiques. » Cette opinion était d’ailleurs parfaitement exacte : « Nos intérêts économiques et culturels dans cette région nous ont conduits à resserrer tout naturellement les liens que notre pays entretient avec les éléments du monde arabe dont les intérêts fondamentaux reposent sur le maintien de leurs relations avec l’Occident et celui du statu quo dans leurs affaires intérieures. [38] »

Ce sentiment existe encore aujourd’hui. Tout de suite après le 11 septembre, le Wall Street Journal, rapidement imité par d’autres journaux, se mit à enquêter sur l’opinion des « musulmans fortunés » : banquiers, professions libérales, dirigeants de multinationales, etc. S’ils soutiennent en général assez fermement la politique américaine, ceux-ci ne s’en montrent pas moins amers quant au rôle des ÉtatsUnis dans la région – en particulier le soutien américain aux régimes brutaux et corrompus, qui nuit à la démocratie et au développement, et certaines politiques spécifiques à l’encontre, par exemple, de la Palestine et de l’Irak. Bien qu’on ne puisse pas vraiment sonder l’opinion des habitants des villages et des bidonvilles de cette région, elle est sans doute similaire à celle évoquée à l’instant – et même probablement plus violente. En effet, contrairement aux « musulmans fortunés », l’écrasante majorité de la population locale n’a jamais véritablement accepté que les ressources de la région profitent avant tout à l’Occident et à ses collaborateurs locaux au lieu de permettre de garantir la satisfaction de leurs besoins vitaux. Les « musulmans fortunés » reconnaissent avec regret que la rhétorique hargneuse de Ben Laden reçoit un écho considérable jusque dans leurs propres cercles, même si – faisant partie de ses principales cibles – ils le craignent et le détestent [39].

Il est indubitablement plus confortable de croire que la réponse au plaintif « Pourquoi nous détestent-ils ? » de George Bush se trouve dans leur ressentiment vis-à-vis de notre liberté et de notre amour de la démocratie ; ou dans une faillite culturelle pluriséculaire ; ou bien encore dans leur incapacité à jouer un rôle dans cette forme de « mon dialisation » dont ils bénéficient pourtant si heureusement. Confortable sans aucun doute, mais peu sage.

Bien que parfaitement choquants, les attentats terroristes du 11 septembre n’étaient pas complètement imprévisibles. De telles organisations terroristes avaient déjà projeté des attentats tout au long des années 1990. En 1993, elles furent assez près de faire sauter le World Trade Center. Leurs modes de pensée étaient alors indubitablement familiers aux services de renseignements américains, qui avaient participé à leur recrutement, les avaient entraînées et armées depuis 1980 et continuaient à travailler avec eux alors même qu’ils s’en prenaient aux États-Unis eux-mêmes. Une commission du gouvernement hollandais enquêtant sur les massacres de Srebrenica a révélé que, à l’époque où certains tentaient de faire sauter le World Trade Center, d’autres radicaux islamistes basés en Afghanistan et appartenant aux réseaux formés par la CIA étaient acheminés par les États-Unis vers la Bosnie, avec armes et bagages, en compagnie de combattants du Hezbollah soutenus par l’Iran. Et tout cela à seule fin de soutenir le camp choisi par les États-Unis dans les conflits qui déchiraient les Balkans. Pour sa part, Israël (avec l’Ukraine et la Grèce) armait les Serbes (probablement avec des armes fournies par les ÉtatsUnis) – ce qui explique pourquoi « des obus n’ayant pas explosé à Sarajevo portent parfois des inscriptions en hébreu », comme l’observe un spécialiste de sciences politiques, l’Anglais Richard Aldrich, à la lecture du rapport d’enquête du gouvernement hollandais [40].

Plus globalement, les actes terroristes du 11 septembre agissent comme un rappel spectaculaire de ce que nous savons depuis longtemps : avec la technologie moderne, les riches et les puissants ne détiennent plus, désormais, le quasi-monopole de la violence qui a marqué presque toute l’histoire de l’humanité. Bien qu’il faille bien entendu craindre le terrorisme partout où il se présente, et qu’il s’agisse indubitablement d’un intolérable « retour à la barbarie », il ne nous surprendra pas que les jugements sur sa nature véritable diffèrent très radicalement selon les expériences elles aussi diverses des protagonistes internationaux. C’est au péril de leurs vies que ceux que l’histoire a habitués à une parfaite impunité lorsqu’ils commettaient de leur côté des crimes également abominables continueront d’ignorer ce fait.

Notes de l'éditeur et du traducteur

I. La résolution du Conseil de sécurité à laquelle fut opposé un veto demandait que l’on se plie aux mandements de la Cour de justice internationale et, sans mentionner personne, appelait tous les États à « se garder de provoquer, de supporter et de promouvoir des actes politiques, économiques ou militaires de quelque nature que ce soit contre les États de cette région » (Elaine Sciolino, New York Times, 31 juillet 1986).

II. Cette École des Amériques a par exemple formé six membres de la junte militaire qui renversa Salvador Allende en 1973. « Nous gardons le contact avec nos officiers diplômés et réciproquement », déclarait à un journaliste le commandant américain de l’école (cité par Howard Zinn, Une histoire politique des États-Unis, op. cit.). [ndt]

III. Greenwood se réfère au paragraphe 195 du jugement de la Cour de justice internationale dans le cas dit Nicaragua vs USA, mais la Cour n’utilisa pas ce paragraphe pour justifier sa condamnation du terrorisme américain, qui est à coup sûr plus approprié à ce cas qu’à celui dont parle Greenwood dans son article.

IV. Il s’agit ici des conséquences sanitaires de la destruction de toute capacité de production de médicaments. [nde]

V. En juin 2004, après la restauration formelle de la souveraineté irakienne, Negroponte a pris la tête d’une ambassade américaine géante à Bagdad [27]. [nde]

Notes générales

1. George Bush, cité par Rich Heffern, National Catholic Reporter, 11 janvier 2002. Ronald Reagan dans le New York Times du 18 octobre 1985 et George Schultz, département d’État, cité dans Current Policy n° 589, juin 1984, et n° 629, octobre 1984.

2. « US Army Operational Concept for Terrorism Counteraction », fascicule du TRADOC, n° 525-537, 1984.

3. Résolution 42/159 du 7 décembre 1987 ; avec l’abstention du Honduras.

4. Lire Joseba Zulaika et William Douglass, Terror and Taboo, Routlegde, New York-Londres, 1996. Sur les activités dans cette région, lire « InterAgency Task Force, Africa Recovery Program/Economic Commission, in South Africa Destabilisation : The Economic Cost of Frontline Resistance to Appartheid, Nations unies, New York, 1989, cité par Merle Bowen, Fletcher Forum, hiver 1991. Sur la poursuite des relations commerciales américaines avec l’Afrique du Sud après les sanctions décidées par le Congrès en 1985 (malgré le veto de Reagan), lire Gay McDougall et Richard Knignt, in Sanctioning Apartheid, Robert Edgard (dir.), Africa World Press, Trenton, 1990.

5. Pour un tour d’horizon des refus unilatéraux américains pendant trente ans, lire Noam Chomsky, introduction à Roane Carey, The New Intifada, Verso, Londres-New York, 2000. Pour plus de détails, se reporter aux sources indiquées.

6. Pour savoir pourquoi elle n’est jamais utilisée, lire Western State Terrorism, Alexander George (dir.), Polity Blackwell, Cambridge, 1991.

7. The Age of Terror : America and the World after September 11, introduction de Strobe Talbott et Nayan Chanda, Basic Books et le Yale University Centre for the Study of Globalisation, New York, 2001.

8. Abram Sofaer, « The United States and the World Cour », Current Policy, n° 769, décembre 1985.

9. George Schultz, « Moral Principles and Strategic Interests », Current policy, n° 820. Pour le témoignage de Schultz devant le Congrès, voir l’article de Jack Spence in Reagan versus Sandinistas, Thomas Walker (dir.), Westview, Londres, 1987. Pour un aperçu des pratiques destinées à miner les approches diplomatiques et de l’escalade du terrorisme international téléguidé par les États, se reporter à Noam Chomsky, Culture of Terrorism, South End, Boston, 1988 ; Necessary Illusions, South End, Boston 1989 ; Deterring Democracy, Verso, Londres-New York, 1991. Sur leurs conséquences, lire Repression, Resistance and Democratic Transition in Central America, Thomas Walker et Ariel Armony (dir.), Schorlarly Ressources, Willmington, 2000. Sur les opérations au Nicaragua, lire Howard meyer, The World Court in Action, Rowman and Littlefield, Lanham-Londres, 2002.

10. Edwartd Price, « The Strategy and Tactics of Revolutionary Terrorism », Comparative Studies in Society and History, n° 19/1, cité par Chalmers Johnson, « American Militarism and Blowback », New Political Science, 24 :1, 2002.

11. School of Americas, 1999, cité par Adam Isacson et Joy Olson, Just the Facts, Latin America Working Group and Center for International Policy, Washington, 1999.

12. Christopher Greenwood, « International Law and the “War against Terrorism” », International Affairs, n° 78/2, 2002.

13. Thomas Franck, « Terrorism and the Right of Self-Defense », Foreign Affairs, janvier-février 2002.

14. Foreign Affairs, janvier-février 2002, et conversation avec Tania Branigan du Guardian, le 30 octobre 2001. Lire aussi Ignatieff, Index of Censorship, n° 2, 2002.

15. New York Times, 1er octobre 2001.

16. Franck Schuller et Thomas Grant, Current History, avril 2002.

17. Werner Daum, « Universalism and the West », Harvard International Review, été 2001. Pour les autres témoignages et les avertissements de Human Rights Watch, lire Noam Chomsky, 9/11, Le Serpent à plumes, Paris, 2001.

18. Christopher Hitchens, Nation, 10 juin 2002.

19. The Age of Terror…, op. cit.

20. Martha Crenshaw, Ivo Daalder, James Lindsay et David Rapoport, Current History, « America at War », décembre 2001. Sur la « première guerre contre le terrorisme », lire Western State Terrorism, op. cit.

21. Successivement : le périodique de l’UCA à Managua, en octobre ; Ricardo Stevens, (Panamá), Report on the Americas, novembre-décembre 2001 ; Eduardo Galeano, La Jornada (Mexico City), cité par Alain Frachon dans Le Monde du 24 novembre 2001.

22. Pour les nombreuses sources à ce sujet, lire Noam Chomsky, Fateful Triangle, South End Press, Boston, 1983, mis à jour dans l’édition de 1999 sur la question du Sud-Liban dans les années 1990 ; Pirates and Emperors, Claremont, New York, 1986, nouvelle édition à paraître chez Pluto Press, Londres ; World Orders Old and New, op. cit.

23. James Bennet, New York Times, 24 janvier 2002.

24. Pour plus de détails, lire la contribution de Noam Chomsky à Western State Terrorism, op. cit.

25. Martha Crenshaw, « America at War », op. cit.

26. Chalmers Johnson, Nation, 15 octobre 2001.

27. Lire Noam Chomsky, « On Negroponte’s Appointment to Iraq Embassy », <www.chomsky.info/talks>.

28. Ian Williams, Middle East International, 21 décembre 2001, 11 janvier 2002 ; John Donnelly, Boston Globe, 25 avril 2002 – en l’occurrence, il est fait référence à un veto antérieur des États-Unis.

29. Conférence des hautes parties contractantes, « Report on Israeli Settlement », janvier-février 2002, Fondation for the Middle East Peace, Washington. Sur ce sujet, lire l’article de Francis Boyle, « Law and Disorder in the Middle East », The Link, 35/1, janvier-mars 2002.

30. <www.gallup.international.com/terrorismpoll.figures.htm>, chiffres des 14 et 17 septembre 2001.

31. John Burns, New York Times, 16 septembre 2001 ; Samina Amin, International Security, n° 26/3, hiver 2001. Pour les avertissements antérieurs, lire Noam Chomsky, 9/11, op. cit. Pour les évaluations de l’après-guerre faites par les organisations humanitaires, lire Imre Karacs, Independant on Sunday, 9 décembre 2001.

32. Pour des estimations plus récentes, lire Barbara Crossette dans le New York Times du 26 mars 2002 et Ahmed Rashid dans le Wall Street Journal du 6 juin 2002. Lire aussi Andrew Ravkin dans le New York Times du 16 décembre 2001, qui cite le département d’État américain sans mentionner pourtant les bombardements.

33. Patrick Tyler et Elisabeth Bumiller, New York Times, 12 octobre 2001, qui citent Bush ; Michael Gordon, New York Times, 28 octobre 2001, qui cite Boyce.

34. Barry Bearak New York Times, 25 octobre 2001 ; Johyn Thornhill et Farhan Bokhari, Financial Times, 25 et du 26 octobre 2001 ; John Burns, New York Times, 26 octobre ; Indira Laskhamanan, Boston Globe, 25 et 26 octobre 2001.

35. Interview menée par Anatol Lieven, Guadian, 2 novembre 2001.

36. Ann Lesch, Middle East Policy, n° IX/2, juin 2002. Lire aussi Michael Doran, Foreign Affairs, janvier-février 2002 et de nombreux autres, dont plusieurs collaborateurs du Current History, décembre 2001.

37. Sumit Guanguly, ibid.

38. Pour plus de précisions, lire Noam Chomsky, World Orders Old and New, op. cit.

39. Peter Waldman et al., Wall Street Journal, 14 septembre 2001 ; Waldman et Hugh Pope, Wall Street Journal, 21 septembre 2001.

40. Richard Aldrich, Guardian, 22 avril 2002.



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