Introduction à

La Fabrication du consentement

De la propagande médiatique en démocratie

Noam Chomsky & Edward Herman

VO : Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, 1988 (rev. 2002)

VF : Agone, 2008, Nouvelle édition revue & actualisée


Introduction

Des années de recherches consacrées aux médias nous ont convaincus que les médias sont utilisés pour mobiliser un vaste soutien aux intérêts particuliers qui dominent les sphères de l’État et le secteur privé [I]. Leurs choix de mettre en avant un sujet ou d’en occulter d’autres s’expliquent souvent beaucoup mieux dans un tel cadre d’analyse, et dans certains cas avec la force de l’évidence.

Il n’aura échappé à personne que le postulat démocratique affirme que les médias sont indépendants, déterminés à découvrir la vérité et à la faire connaître ; et non qu’ils passent le plus clair de leur temps à donner l’image d’un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions. Ceux qui dirigent les médias crient haut et fort que leurs choix éditoriaux sont fondés sur des critères impartiaux, professionnels et objectifs – ce que cautionnent les intellectuels. Mais s’il s’avère effectivement que les puissants sont en position d’imposer la trame des discours, de décider ce que le bon peuple a le droit de voir d’entendre ou de penser, et de « gérer » l’opinion à coups de campagnes de propagande, l’idée communément acceptée du fonctionnement du système n’a alors plus grand-chose à voir avec la réalité.

Pour Herbert Gans, « les convictions qui fondent le traitement de l’information sont des valeurs professionnelles qui sont caractéristiques du journalisme national et sont acquises par la pratique. […] En matière d’info, il est de règle d’ignorer les implications de ce dont on parle… » Dans son ouvrage DecidingWhat’s News, Gans soutient que les reporters sont dans leur grande majorité « objectifs », mais le sont dans un environnement où prédomine la croyance en un système de « valeurs profondément ancrées », incluant notamment l’« ethnocentrisme » et l’idée d’un « capitalisme responsable. » Si on suit cette logique et qu’il apparaissait que les reporters de la Pravda opèrent dans un environnement où prédominent les contraintes de la croyance en la justice immanente d’un « communisme responsable », il n’y aurait plus lieu de mettre en cause leur « objectivité ». En outre, ainsi que nous le montrerons plus loin, Gans minimise très largement à quel point le cadre de présupposés auxquels doivent se cantonner les journalistes est limitatif [2].

Quant aux néoconservateurs, ils dépeignent fréquemment les médias comme autant de bastions de la gauche menant une croisade contre le système. Ils occultent ainsi le fait que les médias, industrie à part entière, sont de grosses entreprises ayant à leur tête de riches entrepreneurs ou des multinationales, dont les participants de ce que les néoconservateurs appellent la « culture libérale » des médias sont les employés. Ils occultent aussi le fait que ces derniers acceptent très largement l’idéologie de base du système et, en fait, ne diffèrent des autres membres de l’establishment que dans les tactiques mises en oeuvre pour atteindre des buts identiques. Mais les néoconservateurs sont généralement peu disposés à laisser qui que ce soit s’éloigner trop de leurs positions ; et notre analyse montre que leur rôle est précisément de recourir à l’intimidation pour s’assurer que finisse par être exclue des médias jusqu’à l’infime part de dissidence aujourd’hui tolérable [3] [lire infra, chap. I].

Depuis bien longtemps, les auteurs ayant travaillé sur l’opinion publique, la propagande et les nécessités politiques de l’ordre social ont souligné le rôle crucial de la propagande pour ce que Walter Lippmann appelait la « fabrication du consentement » [4]. Il affirmait dès le début des années 1920, que la propagande était d’ores et déjà devenue un « outil ordinaire pour gouverner les hommes », dont l’importance et le niveau de sophistication ne cessaient de croître [II]. Il ne s’agit pas ici de prétendre que les médias ne servent à rien d’autre, mais que cette fonction de propagande est une caractéristique centrale. Le modèle de propagande que nous décrivons en détail dans le premier chapitre permet d’éclairer les forces qui induisent les médias à jouer leur rôle d’organes de propagande, les processus de sélection biaisés de l’information, et les choix éditoriaux qui en découlent. Dans les chapitres suivants, nous nous efforçons de démontrer que l’on peut appliquer ce modèle à la production médiatique telle qu’elle se présente à nous.

Les critiques systémiques des médias, telles que celles que nous développons dans cet ouvrage, sont généralement stigmatisées par les commentateurs autorisés comme « théorie du complot », une échappatoire commode. Nous n’aurons ici recours à aucune hypothèse « conspiratoire » pour expliquer le mode de fonctionnement des médias. En fait, notre approche se présente davantage comme une analyse des règles du « marché » et de ce qu’elles produisent. Les partis pris les plus flagrants dans le traitement de l’information sont la conséquence de la sélection d’un personnel qui pense ce qu’il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession et s’étant adapté aux contraintes des propriétaires, organisationnelles, du marché, et du pouvoir politique. La censure relève ici principalement de l’autocensure des présentateurs et journalistes soumis à leurs sources et aux contraintes organisationnelles des médias, et aussi de leurs collègues plus élevés dans la hiérarchie, sélectionnés pour imposer les contraintes.

Des acteurs importants contribuent directement à définir et mettre en forme l’information, veillant au respect de la ligne. Le système que nous décrivons est un « système de marché encadré », dont l’orientation est fournie, le gouvernement, les barons de l’industrie, les grands propriétaires et directeurs de médias et l’ensemble des différents groupes ou individus disposant de responsabilités effectives. Claire Sterling par exemple [III], et les experts du Georgetown Center for Strategic and International Studies – Walter Laqueur, Michael Ledeen et Robert Kupperman –, ont été installés par les médias comme experts du terrorisme. Nous examinerons dans le chapitre IV le rôle de Claire Sterling et de Paul Henze dans la mise en place du rouleau compresseur médiatique de « la filière bulgare » [lire infra, chap. IV].

Dans le cas de l’Amérique latine, les médias ont été incités à se passer des spécialistes universitaires, car la plus grande partie de la profession rejetait largement le cadre de la propagande d’État. Il s’avéra donc nécessaire de créer de toutes pièces un nouveau corps d’« experts » (Robert Leiken, Ronald Radosh, Mark Falcoff, Susan Kaufman Purcel, etc.) vers lesquels se tourner pour les besoins de la doctrine [5]. Nous étudions dans le premier chapitre la création d’experts pour répondre aux besoins du système.

Les acteurs décisifs se trouvent en nombre suffisamment restreint pour pouvoir éventuellement agir de façon concertée, comme des vendeurs en situation oligopolistique. Cependant, dans la plupart des cas, si les dirigeants des médias font des choix identiques, c’est simplement parce qu’ils ont la même vision du monde, partagent les mêmes motivations, sont soumis aux mêmes contraintes et de fait présentent ou occultent les faits de la même manière, à l’unisson dans une logique suiviste.

Pour autant, les médias ne réagissent pas sur tous les sujets comme un bloc monolithique. Quand les puissants sont en désaccord, des dissensions tactiques apparaissent sur la meilleure façon d’atteindre des objectifs qui restent généralement communs, lesquelles dissensions trouvent alors un écho dans le débat médiatique. En revanche, tout point de vue mettant en cause les présupposés fondamentaux ou suggérant que les modes d’exercice du pouvoir d’État observés découlent de facteurs systémiques sera méthodiquement exclu des médias, y compris quand la polémique sur les options tactiques fait rage entre les élites.

Nous aurons plus loin l’occasion d’étudier un certain nombre de cas de même nature, mais quel que soit le sujet, le schéma demeure en fait sensiblement le même. Exemple type, la description du Nicaragua agressé militairement par les États-Unis : l’opinion de l’élite était à ce point divisée sur la question qu’il devint possible de se demander si le choix de sponsoriser une armée terroriste était réellement le meilleur moyen de rendre le Nicaragua « plus démocratique » ou « moins menaçant pour son entourage ». Les médias s’abstinrent cependant d’informer l’opinion ou de laisser paraître dans leurs colonnes toute matière pouvant laisser entrevoir que le Nicaragua était en réalité bien plus démocratique, dans le sens non orwellien du terme, que le Salvador ou le Guatemala [IV] ; que son gouvernement n’exterminait pas ses concitoyens de façon routinière, comme le faisaient ceux du Salvador et du Guatemala ; qu’il avait su mettre en place bon nombre de réformes socio-économiques vitales pour la majorité de sa population, réformes que les deux autres gouvernements pouvaient difficilement envisager ; que le Nicaragua n’était en rien une menace pour ses voisins mais se trouvait au contraire être l’objet d’attaques permanentes des États-Unis, de leurs clients et autres supplétifs ; et que ces mêmes États-Unis redoutaient bien plus le Nicaragua pour ses qualités que ses prétendus défauts [lire infra chap. III, V, VII] [6].

Des quatre-vingt-cinq tribunes libres concernant le Nicaragua parues dans le Washington Post et le New York Times en 1986, soit durant les trois mois que dura le « débat national » qui précéda le vote du Congrès pour le renouvellement de l’aide aux contras, pas une seule ne faisait état du fait pourtant élémentaire que le Nicaragua n’assassinait pas sa population; et deux phrases seulement précisaient que le gouvernement nicaraguayen avait inauguré des réformes. Sur une question aussi importante, aucune ne mettait en parallèle le Nicaragua avec le Salvador et le Guatemala [7]. De même les médias se gardaient-ils de laisser quiconque évoquer publiquement les résultats obtenus par des méthodes similaires pour apporter la « démocratie » au Guatemala depuis 1954, c’est-à-dire en favorisant le financement par la CIA d’une invasion armée qui avait bel et bien enterré la démocratie guatémaltèque. On savait par exemple qu’au Guatemala les États-Unis avaient eux-mêmes, depuis des décennies, installé et soutenu l’actuel gouvernement, et supervisé l’instauration du terrorisme d’État (comme dans bien d’autres pays) ; qu’ils avaient en outre subverti ou avalisé la subversion de la démocratie au Brésil, au Chili, aux Philippines (là encore, parmi bien d’autres) ; qu’ils se trouvaient alors « constructivement engagés » auprès de nombreux régimes terroristes un peu partout dans le monde, et qu’ils s’étaient souciés comme d’une guigne de la démocratie au Nicaragua, aussi longtemps que le régime hyper-répressif de Somoza était accroché au pouvoir. En dépit de tout cela, les médias ne semblaient nullement douter que le gouvernement américain trouvait réellement préoccupante la situation de la « démocratie » au Nicaragua. En 1987, dans un article très critique au sujet du « plan de paix » de Reagan pour le Nicaragua, TomWicker écrivait : « Quelle que puisse être leur doctrine, les États-Unis n’ont aucun droit, historique ou divin, d’imposer la démocratie aux autres nations, objectif qui ne justifie en rien qu’ils renversent les gouvernements qui leur déplaisent. » Wicker ne remettait nullement en cause l’idée que Reagan cherchait à imposer la démocratie au Nicaragua, il critiquait seulement les moyens mis en oeuvre, qui lui semblaient douteux, et le plan lui-même, qui semblait voué à l’échec. Précisons que Wicker représente la limite extrême de ce qui peut être exprimé en matière d’opinion dissidente dans les médias américains [lire infra, chap. III] [8].

Le désaccord au sein des élites quant au moyen le plus approprié de gérer la situation au Nicaragua transparaissait, certes, dans le débat public, mais les médias, à l’unisson et conformément aux priorités des élites, faisaient en sorte qu’on ne puisse situer l’intervention américaine dans son contexte réel, supprimant systématiquement tout ce qui rendait compte de l’extrême violence et de l’agression américaine et donnant des sandinistes la plus mauvaise image possible [9]. Par exemple, en réponse aux accords de paix d’août 1987, les États-Unis renforcèrent immédiatement, jusqu’au niveau phénoménal de deux à trois vols par jours, le pont aérien avec le Nicaragua, qui permettait d’acheminer hommes et matériel sur le terrain. Le but était de miner les accords en intensifiant les combats et d’empêcher le Nicaragua de relâcher sa garde afin de pouvoir l’accuser de ne pas respecter les accords. Ces initiatives constituaient, et de loin, les plus graves violations desdits accords, mais elles n’apparaissaient à peu près nulle part dans les médias. Inversement, le Salvador et le Guatemala, où la situation était nettement pire, étaient dépeints en lutte pour la démocratie, derrière des dirigeants « modérés » méritant de fait un soutien compréhensif. De telles pratiques ne se bornent pas à distordre l’idée que le public peut se faire de la situation réelle en Amérique centrale, elles donnent aussi une idée complètement fausse des véritables objectifs de la politique américaine dans la région.

Jacques Ellul souligne une caractéristique essentielle de la propagande : « Le propagandiste ne peut révéler les intentions réelles de l’autorité pour laquelle il agit. […] Cela reviendrait à livrer ses projets au débat public, aux aléas de l’opinion publique, et leur ôterait de fait toute chance de succès. […] La propagande doit au contraire couvrir ces projets comme un voile, masquant l’intention véritable. [10] »

Le pouvoir qu’a le gouvernement de fixer cadres d’interprétation et ordres du jour et de soustraire tout fait gênant aux interrogations de l’opinion publique apparaît lui aussi de manière flagrante dans la couverture des campagnes électorales d’Amérique centrale – analysées au chapitre III et, pour certains cas spécifiques, tout au long des chapitres suivants.

Lorsqu’une politique gouvernementale n’essuie que peu ou pas d’opposition au sein de l’élite elle peut néanmoins se trouver remise en cause à la marge dans les médias ; et des faits qui, pour peu qu’on en saisisse réellement la portée, suffisent à réfuter la ligne du gouvernement, pourront même être mis à jour, généralement dans la presse écrite et en dernière page. C’est là l’un des points forts de notre système : des faits des plus embarrassants peuvent s’y voir donner une importance considérable – comme ce fut le cas durant la guerre du Vietnam, pour faire écho au désaveu croissant de l’électorat (auquel se rallia même une partie de l’élite à partir de 1968). Et cependant, comme nous pourrons le voir au chapitre V, même dans des circonstances aussi exceptionnelles, il demeure presque impossible à certaines informations ou commentaires de paraître dans les médias s’ils ne sont pas strictement compatibles avec le dogme du moment (celui de la bienveillance désintéressée de l’engagement américain, répondant à l’agression et à la terreur.) Pendant et après la guerre du Vietnam, les apologistes de la politique américaine ont monté en épingle ces informations dérangeantes, le « pessimisme » récurrent des ténors de l’info ou les débats portant sur des questions tactiques, mais dans le but de dénoncer l’attitude « frondeuse » des médias, accusés à ce titre d’avoir « perdu » la guerre. Pour ridicules qu’elles fussent [lire infra, chap. V et annexe IV], ces accusations n’en avaient pas moins le double avantage de travestir le rôle réel des médias et dans le même temps d’amener ces derniers à coller toujours plus aux thèmes de la propagande d’État.

Nous avons toujours défendu l’idée que le fonctionnement « naturel » de tels mécanismes, laissant sporadiquement apparaître des faits dérangeants dans les strictes limites de présupposés intangibles, tout en excluant les points de vue plus fondamentalement dissidents (qui peuvent s’exprimer dans la presse alternative), sont à la base d’un système de propagande infiniment plus crédible et efficace qu’un système de censure officielle au service d’un ordre du jour patriotique.

Notre critique des biais et des priorités sélectives des médias s’appuie, pour un certain nombre de faits précis, sur des informations publiées dans les médias eux-mêmes. Cela a ouvert la porte à une accusation récurrente de sophisme. Le fait qu’un critique des médias s’appuie sur les médias eux-mêmes étant avancé comme la « preuve » par excellence que la critique se contredit elle-même et que la couverture des faits donnée pour discutable est en réalité parfaitement honnête. En réalité, le fait que les médias publient des faits sur un sujet ne prouve en rien que la couverture soit adéquate ou juste. Comme nous pourrons le voir dans les chapitres suivants, les médias occultent une part considérable de ce qui permet de comprendre un événement. Mais plus cruciale encore est la place accordée à tel ou tel fait : le moment, la mise en page, le ton, la répétition, les éléments de contextualisation, les faits et les analyses qui lui donnent sens (ou l’en privent). Qu’un lecteur attentif cherchant un fait précis puisse parfois le trouver, avec un regard critique et en y mettant le temps, ne dit nullement s’il a été donné à ce fait précis le contexte et l’attention qu’il mérite, si un lecteur moyen avait la moindre chance de le comprendre ou s’il était rendu totalement marginal. Certes, on peut discuter du degré d’attention qu’il mérite, mais prétendre que, dès lors qu’un chercheur assidu et critique peut trouver certains faits, on peut de facto tenir pour démontré que la couverture des événements par les médias est nécessairement impartiale, et que, par voie de conséquence, il ne saurait y avoir d’omissions est parfaitement ridicule. Un lecteur attentif de la presse soviétique pouvait certes apprendre des faits qui allaient à l’encontre de la ligne gouvernementale, mais personne n’en déduisit jamais en Occident que cela témoignait de l’objectivité de la presse soviétique ou de la droiture de sa couverture de l’événement.

L’un des points-clés de cet ouvrage est que les campagnes indignées de la presse – avec ses silences, ses révélations et ses occultations, sa contextualisation sélective, ses présupposés et son ordre du jour – sont extrêmement utiles pour le pouvoir en place et répondent parfaitement aux besoins du gouvernement et des principaux groupes d’intérêts. Se focaliser sur les victimes du communisme permet de persuader l’opinion de l’ignominie de l’ennemi et justifie par avance toute intervention armée, subversion, soutien à des gouvernements terroristes, course sans fin aux armements – et le tout pour une noble cause. Dans le même temps, la dévotion de nos dirigeants et de nos médias pour ces victimes spécifiques renforce l’orgueil national et le patriotisme en offrant la démonstration de la nature profondément humaniste des nations occidentales.

Le public ne perçoit pas les silences qui entourent les victimes de nos propres États clients, silence non moins indispensable au soutien des politiques que la focalisation constante sur les victimes de l’ennemi. Il eût été très difficile au gouvernement guatémaltèque d’exterminer des dizaines de milliers de personnes si les médias américains y avaient consacré le même type de couverture qu’au harcèlement d’Andreï Sakharov ou au meurtre du père Popieluszko en Pologne. Il eût été impossible de broyer dans une guerre épouvantable le Sud-Vietnam et l’Indochine tout entière, abandonnées ensuite à leur sort dans un tel état de dévastation qu’ils avaient peu de chances de jamais s’en relever, si les médias n’avaient rallié la cause, faisant d’une agression criminelle un combat pour la liberté et n’acceptant pour critique que des pinaillages tactiques lorsque les intérêts qu’ils représentaient jugèrent le coût de l’agression excessif.

Et il en va de même de bien d’autres cas étudiés plus loin, et de beaucoup trop d’autres qui ne le seront pas.

Notes

I. « Intérêts particuliers » est utilisé ici dans son sens le plus commun, non au sens orwellien qui lui fut attribué, au cours de la période Reagan, pour désigner les ouvriers, agriculteurs, femmes, jeunes, Noirs, personnes âgées, infirmes, chômeurs, etc. – bref, la majeure partie de la population. Seule une catégorie se trouvait exclue de cette appellation : les industriels, propriétaires et managers. Eux ne représentent pas des « intérêts particuliers », ils représentent « l’intérêt national ». Une telle acception est significative de la réalité de la domination et de l’utilisation politique de la notion « d’intérêt général » par les deux principaux partis politiques [1].

II. Lippmann estime qu’on ne peut faire à cela aucune objection, car « dans une large mesure les intérêts communs éludent entièrement l’opinion publique et ne peuvent être gérés que par une classe spécialisée dont l’intérêt personnel se situe bien au-delà du plan local ». Lippmann s’inquiétait cependant que l’incorrigible parti pris des médias ne finisse par induire en erreur ladite « classe spécialisée », aussi bien que le public. Le problème étant dès lors de trouver le moyen de pourvoir les élites décisionnelles en information adéquate. Un objectif qui selon lui pouvait être atteint par la mise en place d’un corps d’experts indépendants capables de conseiller objectivement les élites. Lippmann ne soulève aucune question quant à l’éventualité d’intérêts personnels (ou de classe) concernant ladite « classe spécialisée » ou les « experts » qu’elle choisirait pour référence, ni sur leur capacité ou leur droit à déterminer ce qui relève de « l’intérêt commun ».

III. Sur Claire Sterling – qui défendit une « thèse » sur le réseau de criminalité transnationale avec pour bénéficiaire et protecteur occulte l’Union soviétique –, lire infra, chap. IV. [nde]

IV. Comme bien d’autres termes du discours politique, le mot « démocratie » est utilisé au sens orwellien quand il décrit, dans des envolées rhétoriques et journaux d’information, les efforts des États-Unis pour établir la « démocratie ». Il désigne alors un système dans lequel le contrôle des ressources et le recours à la violence permettent à des éléments au service des intérêts américains de rester au pouvoir. De sorte que les États terroristes tels que le Salvador et le Guatemala sont « démocratiques ». Il en va de même du Honduras sous la férule de l’oligarchie militaire et de la clique de banquiers et autres riches hommes d’affaires mise au pouvoir par les États-Unis. Ainsi l’armée mercenaire pro-somoziste créée par les États-Unis fut-elle qualifiée de « résistance démocratique » – lire infra, chap. III.

Notes générales

1. Pour davantage de commentaires sur la question et la mise en évidence de l’usage de cette notion par les deux principaux partis politiques lire Thomas Fergusson et Joel Rogers, Right Turn. The Decline of Democrats and the Future of American Politics, Hill and Wang, 1986, p. 37-39 et passim.

2. Herbert Gans, « Are U.S. Journalists Dangerously Lineral ? », Columbia Journalism Review, novembre-décembre 1985, p. 32-33 ; Deciding What’s News : A Study of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek and Time, Northwestern University Press, 2005.

3. Pour une analyse de l’image que les néoconservateurs ont des médias, lire Edward S. Herman et Frank Brodhead, « Ledeen on the Medias », in The Rise and Fall of the Bulgarian Connection, Sheridan Square Publications, 1986, p. 166-70 ; George Gerbner, « Television : The Mainstream America », Business and the Media, 19 novembre 1981 ; Herbert Gans, « Are U.S. Journalists Dangerously Liberal ? », art. cit.

4. Walter Lippmann, Public Opinion, Allen & Unwin, 1932 ; Harold Lasswell, « Propaganda », Encyclopedia of the Social Sciences, Macmillan, 1933 ; Edward Bernays, Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, 2007 ; Michel Crozier, Samuel P. Huntington, Joji Watanuki, The Crisis of Democracy. Report on the Governability of Democracies to the Trilateral Commission, New York UP, 1975. Pour davantage de commentaires, lire Noam Chomsky, Towards a New Cold War, Pantheon, 1982, chap. I., références citées, particulièrement Alex Carey, « Reshaping the truth : Pragmatists and Propagandists in America », Meanjin Quarterly, 1976, vol. 35, n° 4.

5. Pour davantage d’exemples, lire Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, South End Press, 1988.

6. Diane Melrose, Nicaragua : The Threat of a Good Example, Oxfam, 1985.

7. Pour une analyse plus détaillée, lire Noam Chomsky, « Introduction », in Morris Morley et James Petras, « The Reagan administration and Nicaragua : how Washington constructs its case for counterrevolution in Central America », Institute for Media Analysis, 1987, monographie n° 1.

8. Tom Wicker, « That Dog Won’t Hunt », New York Times, 6 août 1987 ; lire aussi Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, op. cit.

9. Pour un examen détaillé, lire Noam Chomsky, « Is Peace at Hand ? », Z magazine, janvier 1988.

10. Jacques Ellul, Propaganda, Knopf, 1965, p. 58-59.


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