Conclusion de

La Fabrication du consentement

De la propagande médiatique en démocratie

Noam Chomsky & Edward Herman

VO : Manufacturing Consent: The Political Economy of the Mass Media, Pantheon Books, 1988 (rev. 2002)

VF : Agone, 2008, Nouvelle édition revue & actualisée


Conclusion

Prenant la défense des médias, accusés d’être devenus trop indépendants et trop puissants pour ne pas menacer l’intérêt public, Anthony Lewis du New York Times écrit : « La presse est protégée [par le 1er Amendement] non pour sa propre fin mais pour permettre le fonctionnement d’un système politique libre. En fin de compte, ce qui importe n’est nullement le journaliste ou le rédacteur, c’est la capacité critique du citoyen à l’égard du gouvernement. »

Ce qui est en jeu quand nous parlons de liberté de presse, « c’est la liberté de pouvoir remplir une fonction au sein du système politique (1) ». Pour Powel, membre de la Cour suprême de justice cité par Lewis, « nul citoyen ne peut obtenir pour lui-même les informations qui lui sont nécessaires pour s’acquitter avec intelligence de ses responsabilités politiques. […] En donnant au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques, la presse assume la fonction cruciale d’accomplir le 1er Amendement dans toute sa dimension sociétale ». Ainsi que le déclara le juge Gurfein en reconnaissant le droit du New York Times à rendre public les Pentagon Papers, après que le gouvernement eut échoué à prouver tout risque de compromission de la sécurité nationale par une publication qui l’embarrassait : « Une presse prompte à monter au créneau, une presse obstinée, une presse omniprésente, c’est ce que se doivent de supporter les détenteurs du pouvoir afin que soient préservées les valeurs bien plus fondamentales de la liberté d’expression et du droit de savoir de chacun. »

Nous n’acceptons pas le point de vue selon lequel la liberté d’expression doive être défendue en des termes instrumentaux, au titre de sa contribution à quelque bien supérieur. Elle est une valeur en soi. Mais ceci mis à part, ces emphatiques déclarations expriment des aspirations valables et, au-delà, correspondent sûrement à l’idée que les médias américains se font d’eux-mêmes. Notre objectif, tout au long de ce livre, aura été d’éclairer la relation que cette image entretient avec la réalité. À l’opposé de l’idée répandue de médias prompts à monter au créneau, obstinés et omniprésents dans leur quête de vérité et leur indépendance à l’égard du pouvoir, nous avons décrit et appliqué un modèle de propagande dans lequel les médias assument effectivement une « fonction sociétale », mais qui n’est aucunement celle d’assurer au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques en lui offrant l’information requise pour « s’ac–quitter au mieux de ses responsabilités politiques ». Au contraire, ce modèle de propagande laisse plutôt entrevoir que cette « fonction sociétale » des médias est en réalité d’inculquer et de protéger les objectifs économiques, sociaux et politiques de groupes privilégiés qui dominent la société locale et l’État. Cette fonction, les médias l’assument de différentes manières : à travers la sélection des sujets, la mobilisation de l’intérêt, le cadrage des questions, le filtrage des informations, l’insistance et le ton, ainsi qu’en maintenant le débat dans les limites d’axiomes acceptables. Nous nous sommes efforcés de montrer que les prévisions de ce modèle étaient réalisées, et souvent considérablement dépassées, dans la pratique des médias étudiée sur un échantillon d’exemples cruciaux. Nous partageons tout à fait le point de vue du juge Hugues, lui aussi cité par Lewis, au sujet du caractère fondamentalement indispensable « d’une presse vigilante et courageuse », sans laquelle le processus démocratique ne peut jouer de façon cons–tructive. Mais tous les éléments que nous avons passés en revue démontrent au contraire que, dans la pratique, cette fonction n’est ni remplie ni même vaguement approchée.

On prétend fréquemment que les médias n’ont pas toujours été aussi indépendants, vigilants et frondeurs à l’égard de l’autorité, mais qu’ils le sont aujourd’hui. Il paraîtrait même que l’expérience de la génération précédente leur a appris à exercer « le pouvoir de fouiner dans notre vie nationale, mettant au grand jour ce qu’ils estiment devoir l’être », en dépit des pressions extérieures ou des diktats de l’autorité (Lewis). Au moment où nous écrivions ce livre, les années 1980 apparaissaient donc comme la période la plus propre à contredire le modèle de propagande, et c’est donc dans cette dernière que nous avons sélectionné une bonne partie de nos études de cas, c’est-à-dire au moment où les médias étaient réputés en butte à une administration « conservatrice » à laquelle on pouvait s’attendre les voir s’opposer vigoureusement.

Dans un effort supplémentaire pour nous assurer que nous ne sélectionnions pas des cas exceptionnels, nous avons ajusté les mailles de notre filet : nous n’avons conservé pour un examen approfondi que ceux qui jetaient les défis les plus sévères à notre modèle, à savoir ceux-là mêmes que les critiques mettaient en avant pour démontrer que les médias étaient allés trop loin dans leur exubérante indépendance et leur mise en cause de l’autorité, si loin qu’il faudrait leur en faire rabattre si l’on entendait vraiment que survive la démocratie. La couverture de l’offensive du Têt, par exemple, est sans aucun doute le premier cas emblématique de ces prétendus excès des médias des années 1970-1980. Or, même ces cas démontrent la subordination des médias aux exigences du système de propagande d’État. Au plus fort de leur prétendue indépendance, tandis que la guerre du Vietnam entrait dans sa phase finale et qu’ils menaçaient la présidence même de Nixon, la subordination des médias à ces impératifs ne montra jamais le moindre signe de faiblesse – ainsi qu’en témoigne la couverture du traité de paix de Paris en 1973, l’un des exemples les plus flagrants de désinformation médiatique due à la reprise intégrale de déclarations officielles sans la moindre analyse critique, ainsi qu’à une totale adhésion aux objectifs politiques du gouvernement.

On peut illustrer ce point dans un tout autre cas, que mettent en avant comme leur argument ultime ceux qui défendent la vision classique des médias : l’affaire du Watergate. Pour de nombreux critiques des médias, cet incident met en lumière leurs excès irresponsables ; pour les fiers défenseurs des médias, il témoigne de leur indépendance envers toute autorité supérieure, et de leur dévouement aux valeurs du journalisme professionnel. Quels sont donc les enseignements de l’affaire du Watergate ?

Le gigantesque scandale du Watergate, tel qu’il fut décrit dans la presse à grand tirage, tenait dans le fait que l’administration Nixon avait envoyé un ramassis de petites frappes pénétrer par effraction, pour des raisons demeurées obscures, dans le bâtiment du quartier général du parti démocrate. Ce parti représente de puissants intérêts nationaux, solidement ancrés dans le monde des affaires. L’attitude de Nixon était donc vraiment scandaleuse. Le parti des travailleurs socialistes, lui, n’a rien d’illégal, mais il ne représente aucun puissant intérêt. Il n’y eut donc aucun scandale lorsque fut rendu public, au moment même où les passions atteignaient leur zénith au sujet du Watergate, que le FBI en avait pendant plus de dix ans entravé les activités au moyen de descentes illégales et autres mesures du même ordre, une violation des principes démocratiques bien plus étendue et grave que tout ce qui fut évoqué au cours des auditions du Watergate.

En outre, ces actions de la police politique nationale n’étaient qu’un aspect parmi d’autres de programmes gouvernementaux impliquant de nombreuses administrations et qui visaient à mettre à bas toute action politique indépendante, à provoquer une montée de la violence dans les ghettos et à saper des mouvements populaires qui étaient en train de politiser des pans généralement marginalisés de la population (2).

Ces programmes secrets, parfaitement illégaux, furent mis à jour, entre autre devant des tribunaux, pendant la période du Watergate, mais ils ne furent jamais abordés lorsque le Congrès instruisit l’impeachment [de Nixon] et reçurent peu d’attention médiatique. Même la complicité reconnue du FBI dans l’assassinat d’un leader des Black Panthers par la police de Chicago n’était pas un scandale, contrastant avec la « liste noire » de Nixon, sur laquelle figuraient des personnes puissantes qui furent dénigrées en privé mais sans conséquences.

Ainsi que nous l’avons vu, le rôle des États-Unis dans la mise en place et en œuvre de la phase I de la « décennie du génocide » au Cambodge ne fut que très marginalement évoqué lors de la procédure d’impeachment qui fit suite au Watergate. Et encore non pas sur la base des centaines de milliers de Cambodgiens massacrés au cours d’un gigantesque crime de guerre mais parce que le Congrès n’avait pas été consulté, de sorte qu’on avait empiété sur ses pré–rogatives. Or, même cela fut finalement considéré comme suffisamment bénin pour ne pas entrer dans les charges finalement retenues. Il en alla du Congrès comme des médias et de leur journalisme d’investigation, qui « contribua à forcer un Président à quitter ses fonctions » (Lewis) au cours de ce qui passe pour être la plus remarquable démonstration d’indépendance ou d’arrogance médiatique – suivant de quel point de vue l’on se place.

L’histoire a bien voulu nous offrir une « expérimentation contrôlée », permettant de déterminer ce que fut le véritable enjeu de la période du Watergate, alors que la fronde des médias était à son apogée. La réponse est nette et précise : les groupes les plus puissants ont les moyens de se défendre, ce qui ne surprendra personne. Et pour les médias, si leur position et leurs droits sont menacés, il s’agit d’un scandale. En revanche, tant que les violations des lois et des fondements de la démocratie concernent des groupes marginaux, ou les lointaines victimes de quelque agression militaire américaine, ou se traduisent par un coût diffus imposé à l’ensemble de la population, l’opposition des médias est réduite au silence ou inexistante [I]. C’est précisément la raison pour laquelle Nixon put aller aussi loin, leurré par une sensation fausse de sécurité, précisément parce que le chien de garde n’aboya pas avant qu’il ne s’en prenne aux privilégiés.

Les scandales de l’Irangate et leur traduction médiatique nous enseignent exactement la même chose [II]. Ce fut un scandale épouvantable lorsqu’on s’aperçut que l’administration Reagan avait violé les prérogatives du Sénat lors de l’Irangate ; mais pas un scandale du tout lorsqu’elle traita par le mépris l’arrêt de la Cour internationale de justice condamnant les États-Unis, en raison de l’attaque contre le Nicaragua, pour « usage illégal de la force » et violation de traités – c’est-à-dire pour violation de la Constitution américaine et du droit international.

Le soutien et le financement d’un terrorisme d’État qui fit près de deux cent mille morts en Amérique centrale dans les années 1980 ne firent l’objet d’aucune enquête du Congrès et laissèrent les médias parfaitement indifférents. Ces actions étaient menées en accord avec un consensus des élites et purent bénéficier du soutien inconditionnel des médias, ainsi que nous avons pu le constater en étudiant le sort des victimes dignes ou indignes d’intérêt, ou le traitement médiatique des élections dans les États clients et les autres (4).

De même pour la guerre du Vietnam, ainsi que nous l’avons montré au chapitre V, où ceux qui condamnent les médias pour leur prétendue attitude rebelle reconnaissent que ces derniers soutenaient presque unanimement la politique américaine, et ce même après l’engagement d’un nombre considérable de soldats américains dans « l’intervention » au Sud-Vietnam, après l’enregistrement de très lourdes pertes, l’engloutissement de sommes colossales et l’affleurement de protestations des élites sur la base de la menace de leurs intérêts. Alors seulement certains éléments dans l’appareil médiatique entreprirent une sérieuse réévaluation du rapport « coût-bénéfices ». Mais tout au long de la période d’engagement croissant qui devait finir par rendre le retrait si difficile, on observe que les chiens de garde encourageaient plutôt le voleur à se sentir chez lui en ces contrés lointaines et à les bombarder et détruire à son aise.

En fait, les exemples mêmes qui sont mis en avant pour vanter les médias pour leur indépendance ou pour les critiquer pour leur zèle excessif illustrent exactement un comportement inverse. Contrairement à l’image habituelle d’une « presse oppositionnelle » attaquant vigoureusement un David de l’exécutif qui serait à plaindre, les médias – par leur manque d’intérêt, de zèle à enquêter et de prise en considération des informations de base sur la montagne d’illégalités qu’accumulait le pouvoir – ont constamment permis et même encouragé des violations sans cesse plus graves de la loi, dont le dévoilement tardif, sitôt que les intérêts des élites s’en trouvaient menacés, s’offre comme la démonstration même de l’engagement des médias « au service de l’appareil politique ». De telles observations renforcent encore les conclusions que nous avons étayées tout au long de ce livre.

Le niveau de subordination des médias à l’autorité de l’État est néanmoins généralement jugé très insatisfaisant par les critiques. Nous en avons analysé divers exemples. Ainsi, la Freedom House et nombre de ceux qui entendent protéger l’autorité de l’État des regards indiscrets accusent les médias de manquer d’enthousiasme dans leur soutien aux croisades officielles, et même le maigre défi lancé aux autorités établies au cours de la guerre du Vietnam et de la période du Watergate souleva des inquiétudes au sujet du pouvoir excessif des médias [supra, chap. V]. En général, l’étroite fenêtre qui s’offre très occasionnellement aux dissidents semble déjà bien trop dangereuse pour être tolérable. Cette perception prend parfois une forme paranoïaque, la vision d’un pouvoir de gauche balayant tout sur son passage. Claire Sterling et ceux qui dominaient la couverture médiatique de la filière bulgare se plaignaient par exemple de –pouvoir à peine se faire entendre dans le vacarme de la propagande soviétique [supra, chap. IV]. Plus éloquent encore, le délire Aikman-Shawcross, auquel il fut largement fait écho, au sujet d’une gauche occidentale capable de réduire au silence médias internationaux et gouvernements durant le règne de Pol Pot. En réalité, Il y eut un vaste concert de protestations contre les atrocités khmers rouges, atteignant un niveau de trucage et de contre-vérités absolument extraordinaire. Pareils comportements, et jusqu’au prétendu « silence » imposé par la gauche, prennent toute leur signification lorsqu’on les compare au silence bien réel qui couvrit les atrocités similaires perpétrées au Timor à la même période, ou avec quantité de faits éludés ou occultés au cours de la première phase de la « décennie du génocide » – pour ne citer que deux cas où les États-Unis se trouvaient être et l’auteur et la cause, et où des protestations auraient réellement pu avoir pour effet de diminuer, sinon de mettre fin, à des massacres de très grande ampleur [supra, chap. VI].

Un modèle de propagande donne une explication immédiate de cette dichotomie tout à fait typique du traitement de l’information. Les atrocités khmers rouges pouvant être imputées à l’ennemi communiste, on pouvait en tirer d’intéressant profits de propagande, ce qui n’était pas le cas des victimes cambodgiennes. L’image des monstres communistes sera aussi utile pour justifier la participation pos–térieure des États-Unis à des opérations de terreur et de violence – comme, peu de temps après, leurs croisades en Amérique centrale. Alors qu’au Salvador les États-Unis venaient en aide à une junte militaire meurtrière contre ce qu’on décrivait alors comme la « gauche Pol Pot », Jeane Kirkpatrick s’interrogeait sombrement sur la menace que représentaient pour le Salvador « des guérillas surarmées dont le fanatisme et la violence rappellent ce qu’on observait sous Pol Pot » – et ce peu de temps après que l’archevêque de San Salvador eut accusé nos amis de la junte de mener « une guerre d’extermination et un génocide contre des populations civiles sans défense » (5).

D’aucuns se montrèrent plus circonspects : William Buckley, par exemple – observant que « les sandinistes ont apporté à leur peuple un génocide (6) » et qu’ils prennent manifestement le même chemin que Pol Pot –, reconnaissait qu’ils n’avaient pas encore tout à fait atteint un tel niveau [III]. L’utilité d’afficher son indignation face aux atrocités de Pol Pot apparaît clairement dans la manière dont fut immédiatement exploité le sort de ces victimes dignes d’intérêt pour justifier l’organisation par les États-Unis d’atrocités qui, effectivement, supportent la comparaison avec celles de Pol Pot.

On pouvait en revanche difficilement espérer tirer un tel parti des atrocités commises au Timor-Oriental, bien au contraire. Ces atrocités-là étant le fait de notre client indonésien, les États-Unis pouvaient intervenir immédiatement pour les limiter ou y mettre fin. Mais attirer l’attention sur l’invasion indonésienne aurait pu embarrasser un allié loyal et mettre rapidement à jour le rôle crucial joué par les États-Unis, fournissant l’aide militaire et le soutien diplomatique nécessaires à l’invasion et aux massacres. En fait, l’information au sujet du Timor-Oriental, non seulement s’avérait inutilisable, mais en outre elle eût gêné d’importants groupes d’intérêt nationaux. Les médias – et la communauté intellectuelle en général – orientèrent donc ailleurs leurs élans de compassion, vers le Cambodge, non vers le Timor.

Ainsi que nous l’avons montré tout au long de ce livre, nos médias ne fonctionnent pas à la manière du système de propagande des États totalitaires. Au contraire, ils permettent – en fait, ils encouragent – les polémiques enflammées, la critique et la contestation, pour autant que celles-ci demeurent confinées dans la foi dans le système de croyances et de principes qui structure tout consensus des élites : un système assez puissant pour qu’on puisse en être imprégné sans véritablement s’en rendre compte.

Personne n’a jamais intimé aux médias l’ordre de se concentrer sur le Cambodge et d’ignorer le Timor-Oriental. Ils étaient naturellement attirés par les Khmers rouges et en débattaient librement (7), tout comme ils supprimaient –naturellement les informations sur les atrocités indo–nésiennes au Timor et la responsabilité américaine dans l’agression et les massacres. Ainsi les médias ne livraient-ils ni faits ni analyses susceptibles de permettre au public de comprendre les tenants et aboutissants réels des politiques gouvernementales concernant aussi bien le Cambodge que le Timor. Ce faisant, ils offraient la garantie que le public ne pourrait exercer aucune influence significative sur les décisions qui seraient prises. Ce qui est caractéristique de la véritable « fonction sociétale » des médias sur les sujets qui sont importants pour les pouvoirs institués. Loin « d’assurer au public la possibilité d’exercer un contrôle significatif sur les mécanismes politiques », ils écartent au contraire tout danger de ce type. Dans les cas que nous venons d’étudier, comme dans de nombreux autres, le public était géré et mobilisé par en haut, par le biais des messages extrêmement sélectifs et des omissions des médias. C’est ce que note W. Lance Bennett, analyste des médias : « Le public est soumis par en haut à des messages puissamment persuasifs, mais il n’a aucune possibilité de communiquer quoi que ce soit d’explicite au travers des médias en réponse à ces messages. […] Ceux qui nous gouvernent ont usurpé un pouvoir colossal et considérablement réduit le contrôle du peuple sur le système politique en utilisant les médias pour créer soutien, soumission et la plus totale confusion au sein du public. (8) »

De façon encore plus significative du point de vue qui nous occupe, les médias apportent leur propre contribution indépendante, même sans être « utilisés », de la manière et pour les raisons dont nous avons débattues. Un autre analyste des médias, Ben Bagdikian, observe que le biais institutionnel des médias privés « ne protège pas simplement le système institué : il prive le public de toute chance de comprendre le monde réel » (9). Une conclusion qui est bien étayée par les preuves que nous avons passées en revue.

Un modèle de propagande a une certaine plausibilité –initiale du fait des données de base du libre marché qui ne prêtent pas véritablement à controverse. Par essence, les médias privés sont des grandes entreprises qui ont un –produit à vendre (des lecteurs et une audience) à d’autres entreprises (les publicitaires). Les médias nationaux visent et servent typiquement l’opinion des élites, groupes qui, d’une part, présentent le « profil » idéal pour des objectifs publicitaires ; et qui, d’autre part, jouent un rôle de décision dans les sphères publiques et privées. Les médias nationaux seraient incapables de satisfaire aux attentes de leur audience s’ils ne proposaient une représentation du monde suffisamment réaliste. Mais leur « fonction sociétale » implique aussi que l’interprétation du monde par les médias reflète les intérêts et les préoccupations des vendeurs, des acheteurs et des institutions gouvernementales ou privées que dominent ces groupes.

Un modèle de propagande nous permet aussi de comprendre comment les gens de médias s’adaptent, et sont adaptés, aux exigences du système. Compte tenu des impératifs organisationnels de l’industrie et du fonctionnement des différents filtres, la conformité aux besoins et aux intérêts des secteurs privilégiés est une condition sine qua non du succès. Dans les médias, comme dans toutes les plus grandes institutions, ceux qui ne partagent pas les valeurs et les perspectives appropriées seront tenus pour « irresponsables », « idéologues », voire déséquilibrés, et ils seront progressivement mis à l’écart. Bien qu’il existe un certain nombre d’exceptions, c’est la norme qui prévaut et qui est attendue. Ceux qui s’adaptent, peut-être en toute honnêteté, seront libres de s’exprimer avec un minimum de contrôle de leur hiérarchie, et ils pourront affirmer très justement ne subir aucune pression pour suivre la norme.

Les médias sont réellement libres pour ceux qui adhèrent aux principes que requiert leur « fonction sociétale. » Certains peuvent être tout simplement corrompus et servir d’« électrons libres » au service de l’État et autres pouvoirs, mais ce n’est pas la norme [IV]. Nous savons par expérience que certains journalistes sont parfaitement conscients du mode de fonctionnement du système et tirent parti des ouvertures qu’il offre occasionnellement pour faire passer des informations ou des analyses qui, dans une certaine mesure, –sortent du cadre du consensus des élites, les mettant soigneusement en forme pour qu’elles puissent passer dans le respect général des normes en vigueur. Mais un tel degré de finesse est loin d’être le cas général. La norme est plutôt de camper sur la conviction que la liberté prédomine, ce qui est exact pour ceux qui ont complètement assimilé les valeurs et perspectives requises.

Il ne s’agit pas de détails sans importance. On devine aisément pourquoi les journalistes guatémaltèques n’évoquaient jamais les atrocités des années 1980. Une cinquantaine de cadavres témoignent dramatiquement de ce qu’il peut en coûter à des journalistes indépendants de se démarquer de l’autorité. Mais expliquer pourquoi les journalistes américains évitaient de tels sujets – au point de faire du Guatemala un modèle pour le Nicaragua [supra, chap. II] – est autrement plus difficile. Et il en va de même dans une multitude de cas similaires, que nous avons examinés pour certains en détail. Un modèle de propagande offre une base pour la compréhension d’un phénomène aussi répandu.

Aucun modèle simple ne saurait suffire à rendre dans les moindres détails quelque chose d’aussi complexe que le mode de fonctionnement des médias nationaux. Pour nous, un modèle de propagande permet de saisir les traits saillants du mécanisme mais laisse quantité de nuances et d’effets secondaires hors du champ de l’analyse. D’autres facteurs sont à prendre en considération. Certains entrent en contradiction avec la « fonction sociétale » des médias, telle que décrite par le modèle ; d’autres y contribuent. Dans le premier cas, les dispositions humanistes ou l’intégrité professionnelle orientent fréquemment certains journalistes dans des directions qui sont inacceptables pour l’idéologie dominante ; et l’on aurait tort de sous-estimer le coût psychologique de la censure de vérités patentes et de la défense des thèses attendues, de la volonté de faire le bien (hypothèse éventuellement devenue intenable), de l’erreur inexplicable, des bonnes intentions, de l’innocence offensée et ainsi de suite – confrontées à des preuves flagrantes incompatibles avec ces présupposés patriotiques. Les tensions qui en découlent trouvent parfois une expression limitée, mais le plus souvent elles sont censurées, consciemment ou non, avec l’aide de systèmes de croyance permettant a minima la poursuite d’intérêts égoïstes, quels que soient les faits.

Au nombre des facteurs qui contribuent à la « fonction sociétale » des médias, on trouve avant tout le patriotisme de base, l’irrésistible besoin de jouir d’une bonne image de nous-mêmes, de nos institutions, de nos leaders, etc. Fondamentalement, nous nous percevons bons et nobles dans notre vie personnelle, et donc il faut bien que nos institutions fonctionnent en accord avec cette volonté de faire le bien, un argument qui fonctionne souvent à la perfection ; même si c’est un argument à l’évidence non sequitur. L’axiologie patriotique se trouve alors renforcée par la conviction que « Nous, le peuple », sommes les détenteurs du pouvoir, principe central du système d’endoctrinement depuis la prime enfance : de bien peu de consistance, ce qui saute aux yeux dès qu’on se penche sur le fonctionnement réel de notre système politique et social.

Mais la conformité offre aussi de réels avantages, au-delà des honneurs et des privilèges qu’elle confère. Si l’on décide de dénoncer Kadhafi ou les sandinistes ou l’OLP ou l’Union soviétique, nul besoin de preuves crédibles. Et il en va de même lorsqu’on reprend à son compte la doctrine officielle au sujet de notre société et de son comportement – en affirmant, par exemple, que le gouvernement des États-Unis est entièrement voué à notre noble et traditionnel engagement pour la démocratie et les droits humains. Mais une analyse critique des institutions américaines, de la manière dont elles fonctionnent sur le plan national ou de leurs menées internationales sera, elle, soumise à des critères infiniment plus pointus. On se voit souvent imposer des critères auxquels même les sciences naturelles auraient du mal à satisfaire. Il faut fournir un travail considérable, produire des preuves irréfutables, avancer des arguments sérieux, construits, abondamment documentés – toutes tâches parfaitement superflues dès lors qu’on se borne à ne jamais sortir des limites axiomatiques du consensus doctrinal. C’est un petit miracle que certains soient désireux d’entreprendre de tels efforts malgré les profits qu’offre le conformisme rapportés aux coûts supportés par le dissident honnête.

D’autres considérations tendent à provoquer l’obéissance. Un journaliste ou un commentateur qui ne veut pas travailler trop dur peut tout à fait gagner sa vie, et même une certaine respectabilité, en ne fondant ses publications (qu’il s’agisse de déclarations officielles ou de fuites) que sur des sources standard (10). Un tel luxe a peu de chances d’être offert à ceux qui refusent de transformer en faits la propagande d’État. Le fonctionnement technique des médias lui-même suscite l’adhésion aux idées reçues. Rien d’autre ne saurait être exprimé entre deux publicités ou en sept cent mots sans passer pour complètement absurde, un phénomène très difficile à éviter lorsqu’on cherche à remettre en cause des idées communément admises sans se voir offrir un début d’opportunité pour développer des faits ou des arguments.

Sous ce rapport, les médias américains sont assez en avance sur ceux de la plupart des autres démocraties industrialisées, et les conséquences se manifestent clairement à travers l’étroitesse des opinions et analyses qui les caractérise. La critique doit en outre se préparer à faire face à toute une machinerie diffamatoire contre laquelle il est peu de recours, un facteur inhibant non négligeable. Il existe toutes sortes de facteurs de ce type, liés aux principales caractéristiques structurelles mises en lumière par le modèle de propagande, mais qui n’en mériteraient pas moins d’être étudiés en détail. Le résultat est un puissant système de production de conformité aux intérêts des privilégiés et du pouvoir.

Pour résumer, les médias aux États-Unis sont de puissantes et efficaces institutions idéologiques qui accomplissent une fonction de propagande au service du système grâce aux mécanismes du marché, d’idées reçues intériorisées et d’autocensure, mais sans véritable coercition directe. Ce système de propagande est devenu d’autant plus efficace au cours des dernières décennies, à la suite du développement des réseaux de télévisions nationales, d’une concentration accrue des grands médias, des pressions de la droite sur les radios et télévisions publiques et de la croissance tant de la taille que de la sophistication, des relations publiques et de la gestion de l’information.

Pour autant, le système n’est pas « tout-puissant ». L’emprise du gouvernement et des élites sur les médias n’a su venir à bout ni du « syndrome du Vietnam » ni de l’hostilité du public envers l’engagement direct des États-Unis dans la déstabilisation et le renversement de gouvernements étrangers. Sous Reagan, un énorme travail de désinformation (qui reflétait, dans une très large mesure, le consensus des élites) put certes atteindre ses principaux objectifs : mobiliser un soutien total aux États terroristes pro-américains – les « démocraties balbutiantes » – en diabolisant les sandinistes et en se prémunissant (au Congrès comme dans les médias) de toute polémique s’écartant du débat stratégique sur les moyens les plus appropriés de ramener le Nicaragua à la « normalité de l’Amérique centrale » et de « contenir » l’« agressivité » dont il faisait preuve en essayant de se défendre contre des assauts américains tous azimuts particulièrement meurtriers et dévastateurs. Mais il échoua dans sa tentative de rallier l’adhésion du public à un engagement militaire contre le Nicaragua, fût-ce par procuration. Ainsi, tandis que le coût de l’intervention augmentait et que la guerre par procuration, accompagnée d’un embargo et d’autres mesures de rétorsion, parvenait à ramener le Nicaragua à la « normalité de l’Amérique centrale », faite de souffrances et de misère généralisée – non sans faire avorter au passage réformes et perspectives de développement jusqu’alors couronnées de succès et dont la mise en place datait du renversement de l’ancien allié de Washington, Somoza –, l’opinion des élites bascula à son tour, assez radicalement du reste, en faveur d’un meilleur rapport qualité-prix dans le choix des moyens à mettre en œuvre pour obtenir les mêmes résultats (11). L’échec partiel de cette vaste et bien organisée campagne de propagande d’État, et la montée simultanée de mouvements oppositionnels de base ayant pourtant très peu accès aux médias, jouèrent un rôle crucial pour interdire toute invasion directe du Nicaragua par les États-Unis, condamnant le gouvernement à agir dans l’ombre par le biais d’opérations clandestines et illégales, mais qu’il était plus facile de dissimuler à l’opinion – avec, on peut le dire, la complicité généreuse des médias (12).

En outre, alors que d’importants changements structurels accentuaient la concentration des médias et renforçaient le système de propagande, des contre-pouvoirs étaient à l’œuvre, permettant potentiellement un plus grand accès aux médias. L’avènement des communications par câble et par satellite, bien qu’initialement capturées et dominées par les intérêts commerciaux, ont affaibli le pouvoir des réseaux oligopolistiques et présentent un potentiel d’accès aux ondes renforcé pour des groupes locaux. On comptait en 1988 plus de trois mille chaînes d’accès public aux États-Unis, offrant près de vingt mille heures par semaine de programmes produits localement. Il existe aussi des producteurs et distributeurs nationaux de programmes accessibles sur les chaînes satellitaires (par exemple Deep Dish Television) et des centaines au niveau local – qui doivent cependant se battre pour trouver des financements.

C’est une nécessité que les mouvements de base et les organisations œuvrant dans l’intérêt public identifient et s’approprient ces outils médiatiques et organisationnels [V]. Les stations de radio et télévision locales à but non lucratif offrent, elles aussi, une opportunité d’accès direct aux médias largement sous utilisée aux États-Unis [VI]. La valeur potentielle des radios non commerciales apparaît clairement dans certaines zones du pays où les stations comme Pacifica Radio offrent une vision du monde complète, une couverture en profondeur et un éventail de sujets de discussions et de débats généralement exclus des grands médias. Les radios et télévisions publiques, bien qu’elles aient réellement souffert sous l’administration Reagan, représentent elles aussi une forme de média alternatif dont la reprise en main et l’amélioration devraient préoccuper sérieusement tous ceux qui s’intéressent à la contestation de notre système de propagande (13). La commercialisation continue des fréquences, qui sont un bien public, devrait logiquement rencontrer une virulente opposition. Dans le long terme, un mode d’organisation politique démocratique exige un contrôle et une ouverture infiniment plus complets des médias. Un débat public de grande ampleur sur les moyens de mettre tout cela en œuvre, ainsi que l’inscription dans les programmes politiques d’une complète réforme de l’audiovisuel, devraient être placés au premier plan de l’ordre du jour des partis les plus progressistes (14).

L’organisation et l’auto-éducation de groupes militants, au sein des différentes communautés ou sur le lieu de travail, leur militantisme et leur capacité à s’organiser en réseaux sont plus que jamais des éléments fondamentaux de la démocratisation de notre vie sociale et de toute perspective de changement social significatif. C’est seulement si de tels changements se produisent que l’on peut espérer assister à l’avènement de médias réellement libres et indépendants.

Addendum 2002

Le modèle de propagande nous semble un cadre toujours utile pour l’analyse et la compréhension des modes de fonctionnement de notre appareil médiatique – et sans doute bien davantage aujourd’hui qu’en 1988. Comme nous avons pu le voir, les changements survenus dans les conditions structurelles qui sous-tendent le modèle – et qui, selon nous, influencent fortement, et souvent de manière décisive, le comportement et l’orientation des médias – n’ont fait qu’en renforcer la pertinence.

Au sujet de la couverture médiatique des conflits et campagnes électorales d’Amérique centrale des années 1980, nous avons vu que les médias avaient en fait largement dépassé le degré de soumission aux exigences de la propagande gouvernementale que le modèle pouvait nous permettre d’anticiper. Leur comportement se révéla au moins aussi grave au moment de la couverture de la guerre du Golfe en 1991, puis de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999 – ainsi que nous l’avons brièvement décrit plus haut au sujet de la Yougoslavie [« Complément 2002 », chap. I], et plus en détail ailleurs (15).

Dans notre conclusion à la première édition, nous insistions sur le fait suivant : dès lors que les aspects les plus négatifs de l’attitude des médias résultent principalement de leur structure même et de leurs objectifs, toute évolution réelle repose sur des changements de l’organisation qui les sous-tend et de ses objectifs. Les changements structurels survenus depuis 1988 n’ont certainement pas été de nature à améliorer l’attitude des médias. Il n’en demeure pas moins fondamental que la mise en place de politiques démocratiques passe nécessairement par une démocratisation des sources d’information, et par la création de médias plus démocratiques. Tout en s’efforçant de freiner, voire d’inverser la concentration croissante des médias les plus influents, les mouvements de base et intermédiaires qui représentent en très grand nombre les citoyens ordinaires devraient s’investir beaucoup plus activement et financièrement dans la création et le développement de leurs propres médias – tout comme ils sont parvenus à le faire avec les centres de médias indépendants crées ex nihilo lors des manifestations de Seattle et Washington. Ce type de structures et de stations de TV et radio-diffusion associatives et à but non lucratif, ainsi qu’un meilleur usage de l’audiovisuel public, d’Internet, et de l’édition indépendante sont des outils indispensables pour qui veut prétendre à de réelles conquêtes démocratiques, sociales et politiques.


Notes

I._Les « coûts diffus [diffused-cost] » en question incluent notamment les milliards de dollars dépensés aux frais des contribuables pour les opérations secrètes de la CIA et son soutien financier aux régimes clients, les coûts globaux de la course à l’hégémonie et aux armements, les énormes arnaques du complexe militaro-industriel (fourbissant au prix fort une débauche d’armement inutile), et les rétributions aux contributeurs des campagnes électorales – sous forme d’exonérations fiscales, de baisses d’impôts et autres mesures « tout bénéfice », comme les défiscalisations colossales accordées aux entreprises après l’élection de Reagan en 1981 et l’augmentation du prix du lait concédée par Nixon, en 1971, peu après que le lobby des produits laitiers eut comblé de cadeaux substantiels le parti républicain.

II._En fait, les scandales et les fraudes inventoriées par la commission Tower et les enquêtes du Congrès étaient largement connus bien avant ces « révélations » de l’establishment ; mais elles pouvaient au moins être étouffées (3).

III._Le « génocide » auquel Buckley fait ici référence est celui des « Indiens miskito », dont peut-être quelques dizaines furent tués par les sandinistes dans le contexte de la résistance aux attaques des forces mercenaires américaines à la période même où les militaires du Guatemala étaient en train de massacrer, avec le soutien des États-Unis, des dizaines de milliers d’Indiens, ce qui, du point de vue de Buckley, était tout sauf un « génocide ».

IV._Interviewé par Extra! (le bulletin de FAIR), Edgar Chamorro – spécialement sélectionné par la CIA comme attaché de presse des contras – décrivait Stephen Kinzer du New York Times comme « un garçon de courses, fabriquant des histoires taillées sur mesure pour servir l’agenda de Reagan – un jour c’était l’Église, un autre les Miskitos, puis le secteur privé, etc. Ces deux dernières semaines, j’ai vu au moins huit articles de Kinzer qui racontent exactement ce dont la Maison-Blanche a besoin. Kinzer est continuellement à questionner les intentions des sandinistes : sont-elles réellement démocratiques ? et ainsi de suite. En fait, quand on analyse ses articles, on s’aperçoit qu’il n’est là que pour répondre aux déclarations de la Maison-Blanche » (oct.-nov. 1987). Naturellement sous-financée, l’organisation de gauche FAIR (Fairness & Accuracy In Reporting) est régulièrement exclue des débats, contrairement à son équivalent de droite AIM (Accuracy In Media). Ses lettres aux rédactions ne sont généralement pas publiées, même lorsque la justesse de leurs arguments est reconnue en privé.

V._Le Cable Franchise and Telecommunications Act de 1984 autorise les villes à exiger des chaînes gratuites ; mais il permet aussi aux opérateurs du câble de réorienter ces mêmes chaînes vers d’autres utilisations, si celles-ci ne sont pas correctement utilisées. De sorte que le fait de ne pas l’utiliser suffit à justifier l’élimination de l’accès public.

VI._En France, de nombreuses organisations locales disposent de leur propre station de radio dans les années 1980. [Mais dès 1984, la loi autorise la publicité et les radios commerciales sur la bande FM. Ces dernières se constituent alors en réseaux et accaparent rapidement les fréquences.] Cas remarquable de coopérative progressiste, Longo Maï, en Haute-Provence, diffuse vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur Radio Zinzine, devenue une véritable institution communautaire, qui a notamment permis d’informer de nombreux habitants jusqu’alors isolés. [On compte en 2008 quelque six cent cinquante radios associatives en France, tandis que le financement de la télévision reste un obstacle à son développement dans un cadre non commercial. Cependant, la diffusion à moindre coût de ces différents médias associatifs se développe désormais sur Internet. nde]


Notes générales

1._Anthony Lewis, « Freedom of the Press – Anthony Lewis Distinguishes Between Britain and America », London Review of Books, 26 novembre 1987. Lewis présente ici son interprétation des opinions de James Madison et de Justice Brennan – dans le cas « New York Times vs Sullivan », que Lewis décrit comme la « plus grande victoire juridique [de la presse] de l’époque moderne » – avec son approbation.

2._Lire notamment, N. Blackstock (dir.), COINTELPRO, op. cit. ; Frank J. Donner, The Age of Surveillance : The Aims and Methods of America’s Political Intelligence System, Knopf, 1980 ; Robert J. Goldstein, Political Repression in America, Schenkman, 1978 ; Morton H. Halperin et al., The Lawless State, Penguin, 1976 ; Christy Macy et Susan Kaplan (dir.), Documents, Penguin, 1980.

3._Lire Noam Chomsky, The Culture of Terrorism, op. cit.

4._Au sujet de la persistance du consensus des élites, y compris des médias, pendant et après la période des procès des scandales Iran-contra, ibid.

5._Au sujet de la « gauche Pol Pot », lire Laurence R. Simon et James C. Stephens Jr. El Salvador Land Reform 1980-1981, Impact Audit, Oxfam America, février 1981, p. 51 – qui cite l’ambassadeur Robert White et le conseiller de la réforme agraire Roy Prosterman ; Raymond Bonner, Weakness and Deceit, op. cit. – pour les citations de l’ambassadeur White et de l’archevêque Rivera y Damas (qui a succédé à l’archevêque assassiné, Mgr. Romero), resp. 88 et 207. Jeane Kirkpatrick, « U.S. Security and Latin America », Commentary, janvier 1981.

6._William Buckley, Washington Post, 21 mai 1987.

7._Assurés bien évidemment, comme nous avons pu le voir, de ne courir aucun risque pour avoir diffusé désinformation et rumeurs utiles, ou s’être faits l’écho d’impostures patentes et depuis longtemps dénoncées comme telles.

8._W. Lance Bennett, News. The Politics of Illusion, 2e éd., Longman, 1988, p. 178-9.

9._Ben Bagdikian, The Media Monopoly,, op. cit., p. x.

10._Pour des versions classiques, lire Warren Breed, « Social Control in the Newsrooms : A Functional Analysis », Social Forces, mai 1955, p. 326-35 ; Gaye Tuchman, « Objectivity as Strategic Ritual », American Journal of Sociology, janvier 1972, p. 660-70. Pour une application utile, lire Jim Sibbison, « Environmental Reporters : Prisoners of Gullibility », Washington Monthly, mars 1984, p. 27-35.

11._Pour une étude de ces tendances, lire Noam Chomsky, Z-magazine, mars 1988.

12._Pour des preuves patentes en la matière, voir les exemples spécifiques étudiés plus haut ; et pour une étude plus approfondie, lire Noam Chomsky, Culture of Terrorism, op. cit. – et les sources qui y sont citées.

13._Au sujet des différences entre télévision commerciale et publique pendant les années de la guerre du Vietnam, lire Eric Barnouw, The Sponsor, Oxford UP, 1978, p. 62-5.

14._Pour une analyse détaillée et méthodique des programmes de Grande-Bretagne, lire James Curran, Jake Ecclestone, Giles Oakley, et Alan Richardson (dir.), Bending Reality : The State of the Media, Pluto Press, 1986.

15._Noam Chomsky, « The Media and The War : What War ? », in Hamid Mowlana et al., Triumph of the Imag : The Media War in the Persian Gulf – A Global Perspective, Westview 1992 ; Douglas Kelner, The Persian Gulf TV War, Westview, 1992 ; Noam Chomsky, The Military Humanism, Common Courage Press, 1999 ; Edward S. Herman, Myth of the Liberal Media, op. cit., chap. XII, « The Media’s Role in the U.S. Foreign Policy : The Persian Gulf War » ; Philip Hammond et Edward Herman (dir.), Degraded Capability : The Media and the Kosovo crisis, Pluto Press, 2000. [Lire également Serge Halimi, Dominique Vidal et Henri Maler, « L’opinion, ça se travaille… », op. cit. — nde]


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