Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit - Chapitre II

Noam Chomsky


VONew Horizons in the Study of Language and Mind, Cambridge University Press, 2000

VF : Noam CHOMSKY, Nouveaux horizons dans l’étude du langage et de l’esprit, Stock, © 2005


Chapitre II

Expliquer l'utilisation du langage

Dans ses conférences John Locke, Hilary Putnam affirme que « certaines aptitudes humaines – dont le fait de parler une langue est l'exemple paradigmatique – ne peuvent peut-être pas être théoriquement expliquées de manière isolée », séparées d'un modèle intégral de « l'organisation fonctionnelle humaine », qui « pourrait bien être inintelligible aux humains lorsqu'on l'aura explicité un tant soit peu en détail ». Le problème est qu'« il ne faut pas compter, de manière réaliste, avoir un modèle explicatif détaillé de l'espèce naturelle “être humain” », non pour des raisons de « pure complexité », mais parce que « nous sommes partiellement opaques à nous-mêmes, au sens où nous sommes dépourvus de la capacité de nous comprendre les uns les autres comme nous comprenons les atomes d'hydrogène ». Il s'agit là d'un « fait constitutif » des « êtres humains à l'époque actuelle »  mais qui pourrait ne plus l'être dans quelques centaines d'années (Putnam, 1978).

Les « espèces naturelles » être humain et atome d'hydrogène appellent donc des types de recherche différents, l'un conduisant à des « modèles explicatifs détaillés » et l'autre non, du moins pour le moment. Le premier type correspond à la recherche scientifique, dans laquelle nous cherchons à élaborer des théories explicatives intelligibles et espérons leur intégration finale au sein des sciences naturelles. Appelons « naturaliste » ce mode d'investigation, en nous concentrant sur la nature du travail et ses objectifs raisonnables, abstraction faite des résultats effectifs. Au-delà, les questions se posent à une autre échelle, celle de « l'organisation fonctionnelle humaine » intégrale, laquelle ne représente pas un objet sérieusement envisageable de la recherche naturaliste (actuelle) mais ressemble davantage à l'étude de tout, comme les tentatives pour répondre à de pseudo-interrogations sur « le comment et le pourquoi des choses ». De nombreuses questions – y compris de la plus grande importance pour les humains, pourrait-on affirmer – ne sont pas des objets pour la recherche naturaliste ; nous les abordons autrement. Comme le souligne Putnam, les distinctions ne sont pas nettes, mais elles sont néanmoins utiles.

Dans une discussion critique du « mentalisme sophistiqué genre MIT » (plus précisément du « langage de la pensée » de Jerry Fodor ; Fodor, 1975), Putnam apporte quelques observations complémentaires sur une recherche théorique qui n'aiderait pas à expliquer le fait de parler une langue. Il examine la possibilité que les sciences du cerveau puissent découvrir que, lorsque « nous pensons le mot chat » (ou qu'un locuteur thaï pense l'équivalent), une configuration C se forme dans le cerveau. « Si la chose se vérifiait, ce serait fascinant », conclut-il, ce serait peut-être une contribution significative à la psychologie et aux sciences du cerveau. « Mais, ajoute-t-il, quelle pertinence cela aurait-il pour la discussion sur la signification de chat » (ou de l'équivalent thaï, ou de C) ? – la réponse implicite étant que cela n'en aurait aucune (Putnam, 1988a).

Nous nous trouvons donc devant deux thèses connexes. La première, que le « fait de parler une langue » et d'autres aptitudes humaines ne sont pas actuellement un objet pour la recherche naturaliste. La seconde, que l'on ne peut rien apprendre sur la signification (donc sur un aspect fondamental du fait de parler une langue) par l'étude des configurations et des processus du cerveau (du moins ceux du genre pris ici comme exemple). La première conclusion me semble timide et formulée de manière inadéquate ; la seconde, excessive. Examinons-les tour à tour.

Le concept d'être humain fait partie de l'entendement commun, avec des propriétés comme l'individuation, la continuité psychique, etc., toutes choses reflétant des intérêts, des attitudes et des points de vue humains. Cela est également vrai pour le fait de parler une langue. Sauf accident improbable, de tels concepts ne feront jamais l'objet de théories explicatives de type naturaliste. Non pas en raison de limitations culturelles, voire intrinsèques à l'homme (bien que celles-ci existent sûrement), mais à cause de leur nature même. Nous avons sans doute beaucoup à dire sur les gens, ainsi conçus ; nous pouvons même en donner des descriptions de bas niveau qui apportent une explication peu convaincante. Mais de telles descriptions ne peuvent être intégrées aux sciences naturelles aux côtés des modèles explicatifs de l'atome d'hydrogène, des cellules, ou autres entités, que nous posons comme objets lorsque nous tentons de construire un modèle explicatif cohérent de type naturaliste. Il n'y a aucune raison de supposer qu'il existe une espèce naturelle « être humain », du moins si les espèces naturelles sont les espèces de la nature, les catégories découvertes au sein d'une recherche naturaliste.

La question n'est pas de savoir si les concepts de l'entendement commun peuvent être eux-mêmes étudiés par une branche ou une autre de la recherche naturaliste – peut-être le peuvent-ils – mais de savoir si, en étudiant le monde naturel (en l'occurrence, les concepts de l'entendement commun comme partie du monde naturel), nous le considérons du point de vue donné par ces concepts. Ce n'est assurément pas le cas. Il est possible d'étudier scientifiquement certains aspects de ce que sont et font les gens, mais ces études, dans la formulation de leurs principes explicatifs, n'utiliseront pas les notions du sens commun être humain ou parler une langue, avec le rôle particulier qu'elles jouent dans la vie et la pensée humaine.

Il en va de même pour tous les concepts du sens commun en général. Des notions comme bureau, livre ou maison, sans parler d'autres plus « abstraites », ne sont pas appropriées à la recherche naturaliste. Qu'une chose soit correctement décrite comme un bureau plutôt que comme une table ou un lit de camp dépend, entre autres facteurs, des intentions de son concepteur et de la manière dont autrui et nous-mêmes l'utilisons de fait ou en intention. Les livres sont des objets concrets. Nous pouvons y faire référence en tant que tels (« le livre pèse deux kilos ») ou d'un point de vue abstrait (« qui a écrit le livre ? » ; « il a écrit le livre dans sa tête mais l'a ensuite oublié ») ; ou encore des deux points de vue simultanément (« le livre qu'il a écrit pesait deux kilos », « le livre qu'il est en train d'écrire pèsera au moins deux kilos si jamais il est publié »). Si je dis « ce jeu de cartes dans lequel manque la reine est trop usé pour que l'on s'en serve », ce jeu de cartes est simultanément compris comme un ensemble incomplet et comme une sorte d'« objet concret » étrange et diffus dont le concept ne correspond sûrement pas à la somme de ses parties. Le terme maison est employé en référence à des objets concrets, mais du point de vue d'intérêts et de buts humains particuliers ainsi qu'avec des propriétés singulières. Une maison peut être détruite et reconstruite comme une ville ; Londres pourrait être entièrement détruite et reconstruite sur la Tamise dans mille ans et, dans certaines circonstances, être encore Londres. On imagine mal comment ces concepts pourraient se prêter à une étude théorique des choses, des événements et des processus du monde naturel. Sans conteste il en va de même pour matière, mouvement, énergie, travail, liquide et autres notions du sens commun qui sont abandonnées à mesure que progresse la recherche naturaliste ; un physicien qui se demande si un tas de sable est un solide, un liquide ou un gaz – ou une substance d'une autre nature – ne perd pas de temps à s'interroger sur la manière dont ces termes sont employés dans le discours ordinaire, et il ne s'attendrait pas à ce que la réponse à cette question ait quoi que ce soit à voir avec des espèces naturelles, à supposer que solide, gaz ou liquide en soient (Jeager et Nagel, 1992).

On peut donc s'attendre raisonnablement à ce qu'il en aille de même pour croyance, désir, signification, son des mots, intention, etc., si tant est que des aspects de la pensée et de l'action humaines puissent faire l'objet d'une recherche naturaliste. Il semblerait qu'avoir une conception réaliste de l'intention soit à peu près aussi raisonnable qu'en avoir une du Bureau, du Son de la langue, du Chat ou de la Matière ; non qu'il n'existe pas de choses tels des bureaux, etc., mais dans le  domaine où les questions du réalisme se posent de manière déterminante, dans le contexte de la recherche des lois de la nature, les objets ne sont pas conçus à partir des points de vue particuliers qu'offrent les concepts du sens commun. Il est généralement admis que « le discours mentaliste et les entités mentales devraient finalement disparaître de nos tentatives de description et d'explication du monde » (Burge, 1992). Ce n'est pas faux, mais on voit mal ce que signifie cette thèse, puisque la même chose vaut sans conteste pour « le discours physicaliste et les entités physiques » (dans la mesure où la distinction « mental »/« physique » est intelligible).

Même les notions les plus élémentaires, telles que chose nommable, impliquent crucialement des notions aussi complexes que celle d'agent humain. Ce que nous considérons comme des objets, la manière dont nous faisons référence à eux et les décrivons, ainsi que l'éventail de propriétés que nous leur attribuons, dépendent de la place qu'ils occupent dans une matrice d'actions, d'intentions et d'intérêts humains largement hors de la portée potentielle de la recherche naturaliste. Les mots de la langue peuvent aussi indiquer des positions dans des systèmes de croyance, ce qui enrichit d'autant les points de vue offerts par ces expressions pour considérer le monde, mais de manière inappropriée aux buts de la recherche naturaliste. Certains termes – surtout ceux auxquels fait défaut une « structure relationnelle interne » (notamment les « termes d'espèces naturelles ») – ne font sans doute guère que cela, pour ce qui concerne le lexique des langues naturelles (voir entre autres, Moravcsik, 1975 ; Chomsky, 1975 ; Moravcsik, 1990 ; Bromberger, 1992a). Par « structure relationnelle interne », j'entends les propriétés sélectionnelles de mots comme « donner » (qui exige un sujet agent, un objet thème et un objet indirect indiquant un but), propriétés qui font défaut à   « chat », « liquide », etc. Les concepts du langage naturel et du sens commun en général ne peuvent pas même prétendre faire l'objet de théories naturalistes.

Putnam inclut dans ses conclusions la thèse de Brentano selon laquelle « l'intentionnalité est irréductible et ne disparaîtra pas » : « il n'existe pas de propriétés scientifiquement descriptibles possédées en commun par toutes les occurrences de quelque phénomène intentionnel particulier que ce soit » (disons le fait de penser aux chats) (Putnam, 1988a). Plus généralement, les phénomènes intentionnels se rapportent aux gens et à leur action en fonction d'intérêts humains et d'une pensée non-réflexive, de sorte que, envisagés ainsi, ils ne constituent pas des objets pour la théorie naturaliste, qui cherche à les écarter. À l'instar des corps qui tombent, des cieux ou des liquides, un « phénomène intentionnel particulier » peut être associé à une région informe quelconque dans l'espace très complexe et changeant des intérêts et des préoccupations humaines. Mais ce ne sont pas des concepts appropriés à la recherche naturaliste.

On peut spéculer que certaines composantes de l'esprit (appelons-les « faculté épistémique », pour gratifier l'ignorance d'un titre pédant) interviennent dans la recherche naturaliste, comme la faculté de langage (au sujet de laquelle nous connaissons un certain nombre de choses) dans l'acquisition et l'usage du langage. Les produits de la faculté épistémique sont des fragments de la compréhension théorique, des théories naturalistes plus ou moins puissantes et plausibles mettant en jeu des concepts que l'on construit et auxquels on confère une signification de façon autant que possible réfléchie et déterminée, avec l'intention de les affiner ou de les modifier à mesure que la compréhension progresse. Ce sont d'autres facultés de l'esprit produisant les concepts de l'entendement commun qui interviennent dans la sémantique du langage naturel et dans les systèmes de croyance. Ces concepts « croissent dans l'esprit », tout simplement, comme l'embryon croît pour devenir une personne. On peut se demander dans quelle mesure ces distinctions sont bien nettes. Elles semblent néanmoins bien réelles.

Il existe parfois une ressemblance entre des concepts d'origines diverses. La recherche naturaliste pourrait éventuellement élaborer un équivalent de la notion de sens commun être humain, de la façon que H2O correspond à peu près à eau (mais terre, air et feu, trois des quatre éléments avec l'eau pour les Anciens, n'ont pas de tels équivalents). Dire que les notions du « bon sens » sont sans importance pour la science est un lieu commun. La biochimie n'est pas tenue, par exemple, de déterminer à quel point du passage des gaz simples aux bactéries nous trouvons l'« essence de la vie  » ; et si certaines catégorisations de ce genre s'imposaient, la correspondance avec une notion du sens commun n'aurait pas plus d'importance que pour voisinage (au sens topologique), énergie ou poisson.

De même, la psychobiologie des organismes ne s'embarrasse pas de notions techniques du discours philosophique telles que contenu perceptuel, avec ses propriétés stipulées (parfois attribuées de façon douteuse à la « psychologie populaire », notion qui semble provenir en partie de conventions culturelles locales et des traditions du discours académique). Elle ne confère pas non plus, dans des conditions « normales », un statut particulier à la perception véridique. Ainsi, quand on étudie la détermination de la structure à partir du mouvement, il est sans importance que l'événement extérieur soit une succession d'éclairs sur un tachistoscope produisant l'expérience visuelle d'un cube pivotant dans l'espace, ou bien un cube réel qui pivote, ou encore une stimulation de la rétine, du nerf optique ou du cortex visuel. Quoi qu'il en soit, « la recherche computationnelle porte sur la nature des représentations internes utilisées par le système visuel et sur les processus par lesquels elles sont induites » (Ullman, 1979, p. 3), de même que l'étude des algorithmes et des mécanismes dans ce travail et dans d'autres dont l'initiateur a été David Marr (1982). Il est également sans importance que l'on accepte ou non les cas nonvéridiques comme étant bien « voir un cube » (en entendant « voir » comme le fait d'avoir une expérience, que celle-ci soit illusoire ou véridique) ; ou que l'on prenne ou non en compte les préoccupations des théories philosophiques de l'attribution intentionnelle. Une « psychologie » qui s'occuperait de celles-ci ne serait certes pas individualiste, comme l'affirme Martin Davies (1991), mais elle s'écarterait également d'une recherche naturaliste sur la nature des organismes et aussi, peut-être, d'une authentique psychologie populaire1. Pour prendre un autre exemple classique, partant de la supposition (peu vraisemblable) qu'une approche naturaliste de la jalousie, par exemple, est possible, on peut mettre en doute qu'elle distinguerait entre des états impliquant des objets réels ou imaginaires. Si l'on estime que l'attribution intentionnelle est du ressort de la « science cognitive », cela se révèlera sans doute une entreprise intéressante (comme la littérature), mais il est peu probable que celle-ci puisse produire des théories explicatives ou être intégrée aux sciences naturelles.

À mesure que la compréhension progresse et que les concepts s'affinent, la recherche naturaliste tend à évoluer vers des théories dont les termes, dépouillés des résidus déformants du sens commun, sont mis en relation avec des entités dont la recherche affirme l'existence et qui se voient assigner une place dans une matrice de principes : nombres réels, électron, etc. La divergence d'avec la langue naturelle est double : les termes ainsi élaborés font abstraction des propriétés complexes des expressions du langage naturel ; on leur attribue des propriétés sémantiques qui peuvent très bien ne pas valoir pour le langage naturel, telle la référence (nous devons nous méfier de ce que Strawson appelait jadis « le mythe du nom logiquement propre » dans le langage naturel, et des mythes apparentés concernant les termes indexicaux et les pronoms ; Strawson, 1952, p. 216). À mesure que l'on avance dans cette direction, la divergence d'avec le langage naturel s'accroît conjointement à celle qui existe entre notre manière de comprendre atome d'hydrogène, d'une part, et être humain (bureau, liquide, cieux, chute, chasser, Londres, ça, etc.), d'autre part.

Mais même une version mieux étayée de la première thèse de Putnam ne nous autorise pas, plus généralement, à passer à la seconde pour conclure que les théories naturalistes du cerveau ne sont pas pertinentes pour comprendre ce que font les gens. Dans certaines conditions, ceux-ci voient les images tachistoscopiques comme un cube pivotant ou comme une lumière se déplaçant en ligne droite. Une étude du cortex visuel nous permettrait de comprendre pour quelle raison les choses se passent ainsi ou pourquoi la perception procède comme elle le fait dans des circonstances normales. Et des recherches comparables nous en apprendraient beaucoup sur le « fait de parler une langue » et sur d'autres activités humaines.

Prenons le cas examiné par Putnam : la découverte que le fait de penser à des chats évoque C. Une telle découverte serait certainement pertinente pour une investigation de ce que Peter veut dire (ou ce à quoi il fait référence ou ce à quoi il pense) lorsqu'il utilise le mot chat, donc pour « une discussion autour de la signification de chat ». Ainsi, un débat a eu lieu, auquel Putnam a participé, sur ce que seraient les propriétés référentielles de chat si l'on découvrait que les chats sont des robots contrôlés depuis Mars. Supposons que, après que Peter en est venu à croire une telle chose, son cerveau forme ou non C lorsqu'il fait référence aux chats (lorsqu'il y pense, etc.). Cela pourrait entrer en ligne de compte dans le débat. Ou encore, prenons un cas réaliste : des études récentes sur l'activité électrique du cerveau (potentiels évoqués, ERPs) ont montré l'existence de réactions à des expressions non-déviantes et déviantes, et parmi ces dernières, à des violations :

1. du sens des mots attendu ;

2. de règles des structures syntagmatiques ;

3. de la condition de spécificité sur l'extraction des opérateurs ;

4. des conditions de localité du déplacement (Neville et al., 1991).

De tels résultats pourraient certainement entrer en ligne de compte dans l'étude de l'usage du langage et, en particulier, dans l'étude de la signification.

Nous pouvons aller plus loin. Les formes de l'activité électrique du cerveau sont corrélées aux cinq catégories structurales mentionnées : la non-déviance et les quatre types de déviance ci-dessus. Mais l'étude de ces catégories est aussi une étude du cerveau, de ses états et propriétés, au même titre que l'étude des algorithmes impliqués dans la vision d'une ligne droite ou dans le fait d'effectuer une division complexe. À l'instar d'autres systèmes complexes, le cerveau peut être étudié à divers niveaux : celui des atomes, des cellules, des groupements cellulaires, des assemblées de neurones, des systèmes computationnels-représentationnels (C-R), etc. L'étude de l'ERP met deux de ces niveaux en relation : l'activité électrique du cerveau et les systèmes C-R. L'étude de chacun de ces niveaux est naturaliste, tant par la nature de la recherche que par le fait que son intégration dans le noyau dur des sciences naturelles est une perspective que l'on peut raisonnablement envisager. Dans le contexte de l'argumentation de Putnam, les découvertes sur le cerveau à ce niveau de la recherche vont de pair avec la découverte de la configuration C (imaginaire) lorsque Peter pense aux chats.

Dans le cas du langage, les théories C-R sont beaucoup mieux étayées empiriquement que tout ce que l'on trouve aux autres niveaux et possèdent une force explicative très supérieure ; elles constituent un objet des sciences naturelles à un degré beaucoup plus élevé que ne l'est, aux autres niveaux, la recherche sur le « fait de parler une langue ». En fait, la signification actuelle des études de l'ERP réside principalement dans ses corrélations avec les théories C-R, beaucoup plus riches et mieux fondées. Les cinq catégories ont leur place au sein de ces dernières et sont corroborées, par conséquent, par un vaste registre de données empiriques indirectes ; isolées des théories C-R, les observations de l'ERP ne sont que des curiosités privées de matrice théorique. De même, la découverte que C correspond à l'usage du mot chat, en tant que fait isolé, serait davantage une découverte à propos de C qu'à propos de la signification de chat – et, pour cette seule raison, éclairerait peu la controverse sur les robots contrôlés depuis Mars. Pour prendre un autre cas, la découverte que des clics sont perçus aux frontières des syntagmes contrairement à la réalité est, pour l'instant, davantage une découverte sur la validité de l'expérience que sur les frontières de syntagme. La raison en est que d'autres types de données sur celles-ci – données parfois appelées  « linguistiques » plutôt que « psychologiques » (une terminologie très trompeuse) – sont nettement plus convaincants et s'inscrivent dans une structure explicative beaucoup plus féconde. S'il apparaissait que les expériences utilisant des clics sont suffisamment fiables pour identifier les entités postulées par les théories C-R, et si leur cadre théorique s'approfondissait, on pourrait s'y fier dans les cas où les « données linguistiques » sont peu concluantes ; on pourrait même aller encore plus loin à mesure que la recherche progresse. (Sur certains malentendus en ces matières, voir le chapitre 3 du présent ouvrage ; Chomsky, 1991a ; 1991b.)

Pour le moment, les théories naturalistes les mieux fondées sur le langage et son usage sont les théories C-R. Nous admettons, essentiellement par un acte de foi, qu'il existe un type de description en termes d'atomes et de molécules, sans pour autant supposer que des principes opératoires ainsi que des structures du langage et de la pensée soient discernables à ces niveaux. Par un acte de foi encore plus audacieux, nous avons tendance à supposer qu'il existe une description en termes neurologiques (plutôt, disons, qu'en termes ganglionnaires ou vasculaires, bien que l'étude du cerveau révèle l'existence de cellules ganglionnaires et de vaisseaux sanguins tout autant que de neurones2). Il est fort possible que les éléments et les principes de la structure du cerveau, utiles à l'investigation, restent encore à découvrir. Les théories C-R fourniront peut-être des lignes directrices pour la recherche de tels mécanismes, comme la chimie du XIXe siècle a créé les conditions essentielles d'une révision radicale de la physique fondamentale. La formule largement répandue affirmant que « le mental est le neurophysiologique à un niveau supérieur » – où les théories C-R sont situées à l'intérieur du « mental » – met les choses à l'envers. Il faudrait la reformuler et supposer plutôt que le neurophysiologique pourrait bien être « le mental à un niveau inférieur », c'est-à-dire que la neurophysiologie pourrait un jour se révéler avoir un rapport avec les « phénomènes mentaux » dont traitent les théories C-R. Quant aux autres affirmations du matérialisme réducteur, cette doctrine demeurera mystérieuse tant que l'on n'aura pas fourni une explication de la nature de la « matérialité », et, cela fait, une raison pour laquelle nous devrions la prendre au sérieux ou nous soucier de savoir s'il y a des théories prometteusesau-delà des limites qu'elle stipule.

Pour le moment, les approches C-R présentent l'explication naturaliste la mieux fondée et la plus riche de certains aspects basiques de l'usage du langage. Ces théories contiennent un concept fondamental qui n'est pas sans ressembler à la notion de « langage » du sens commun : la procédure générative qui forme des descriptions structurelles (DS), chacune d'entre elles consistant en un ensemble complexe de propriétés phonétiques, sémantiques et structurales. Appelons cette procédure un I-langage, terme choisi pour indiquer que cette conception du langage est interne, individuelle et intentionnelle (de sorte que des I-langages distincts pourraient, en principe, générer le même ensemble de DS, bien que les propriétés innées, très limitatives, de la faculté de langage font probablement que cette possibilité ne se réalise pas). Nous pouvons considérer les expressions linguistiques d'un I-langage donné comme étant les DS engendrées par lui. Une expression linguistique est donc un complexe de propriétés phonétiques, sémantiques et autres. Avoir un I-langage revient à posséder « une manière de parler et de comprendre », l'une des images traditionnelles de ce qu'est une langue. Il y a des raisons de croire que les I-langages (la « compétence grammaticale ») sont distincts des organisations conceptuelles et de la « compétence pragmatique », et que ces systèmes peuvent être sélectivement lésés et dissociés dans leur développement (voir Yamada, 1990 ; John Marshall, 1990).

Le I-langage spécifie la forme et la signification d'unités lexicales commebureau, travail et chute, dans la mesure où cette forme et cette signification sont déterminées par la faculté de langage elle-même. De même, il devrait rendre compte de propriétés d'expressions plus complexes : par exemple, le fait que « John est parti grossièrement » peut signifier soit qu'il est parti de manière grossière, soit que c'était grossier de sa part de partir, et que, dans l'un et l'autre cas, il est parti (pour traiter de tels faits, peut-être faudrait-il postuler une sémantique événementielle en tant que niveau de représentation ; voir Higginbotham, 1985 ; 1989). Et il devrait aussi expliquer le fait que l'identité du sujet sous-entendu de expect (« s'attendre ») dans l'exemple (1) varie selon que X est nul ou est Bill, ce qui s'accompagne de diverses autres conséquences sémantiques :

(1) John is too clever to expect anyone to talk to X (John est trop intelligent pour s'attendre à ce que quiconque parle à X).*

Et le fait que, dans mon dialecte, ladder (échelle) rime avec matter (matière), mais non madder (plus fou). Dans un grand nombre de cas de cette sorte, des analyses significatives sont en cours d'élaboration. L'étude des systèmes C-R nous donne un aperçu non-négligeable sur la manière dont les gens articulent leurs pensées et interprètent ce qu'ils entendent, même si, évidemment, elle n'est pas plus – mais pas moins – une étude de ces actions que la physiologie et la psychologie de la vision ne sont des études des humains qui voient des objets.

Une recherche approfondie sur les I-langages tentera d'expliquer le fait que Peter possède le I langage Lp, alors que Juan possède le I-langage Lj – ces formulations étant d'un degré d'abstraction très élevé, car, en réalité, ce que Peter et Juan ont dans la tête est à peu près aussi intéressant pour la recherche naturaliste que le parcours d'une plume par un jour de vent. L'explication fondamentale doit résider dans les propriétés de la faculté de langage du cerveau. L'état initial, déterminé génétiquement, de la faculté de langage est, à un bon degré d'approximation, le même pour Peter, Juan et tout autre humain. Cet état initial ne permet qu'à une variété réduite de I-langages de se développer sous l'effet déclencheur et formateur de l'expérience. À la lumière de ce que l'on sait actuellement, il n'est pas interdit de penser que l'état initial détermine le système computationnel de la langue de manière unique, ainsi qu'un registre très structuré de possibilités lexicales, et certains choix parmi des « éléments grammaticaux » sans contenu substantiel. Au-delà de cela, la variation des Ilangages peut se ramener à l'arbitraire saussurien (association de concepts et de représentations abstraites des sons) ainsi qu'à certaines parties du système phonétique relativement accessibles et qu'il est, par conséquent, possible d'« apprendre » (pour employer un terme aux connotations trompeuses). De petites différences dans un système complexe peuvent, évidemment, entraîner d'importantes différences au niveau des phénomènes, mais un scientifique martien rationnel étudiant les êtres humains pourrait ne pas trouver très significatives les différences entre l'anglais et le navajo.

* Si X est nul, la phrase signifie : « John est trop intelligent pour s'attendre à ce que quiconque lui parle, à lui, John. » – (N.d.T.)

Le I-langage est une propriété (décrite de manière étroite) du cerveau, un élément relativement stable des états transitoires de la faculté de langage. Chaque expression linguistique (DS) engendrée par le I-langage comporte des instructions en direction des systèmes de performance dans lesquels le I-langage est inséré. Ce n'est qu'en vertu de cette intégration dans de tels systèmes de performance que cet état du cerveau a qualité pour être un langage. Un autre organisme pourrait, en principe, posséder le même I-langage (état du cerveau) que Peter, mais inséré dans des systèmes de performance qui l'utilisent pour la locomotion. Nous sommes en train d'étudier un objet réel, la faculté de langage du cerveau, qui a pris la forme d'un I-langage complet et est intégrée aux systèmes de performance qui jouent un rôle dans l'articulation, l'interprétation, l'expression des croyances et des désirs, la référence, les narrations, etc. C'est pour de telles raisons que notre objet est l'étude du langage humain.

Les systèmes de performance semblent relever de deux types généraux : articulatoire-perceptif et conceptuel-intentionnel3. S'il en est ainsi, il est raisonnable de supposer qu'une expression engendrée comporte deux niveaux d'interface, l'un fournissant des informations et des instructions aux systèmes articulatoires-perceptifs, l'autre, aux systèmes conceptuels- intentionnels. On suppose généralement que l'une des interfaces est la représentation phonétique (la forme phonétique, F-Ph). La nature de l'autre est plus controversée ; appelons-la F-L (« forme logique »).

Les propriétés de ces systèmes, voire leur existence, sont des questions empiriques. Il ne faut pas se laisser induire en erreur par les connotations involontaires que suscitent des termes comme « forme logique » et « représentation », tirés du vocabulaire technique d'autres types de recherche. De même, bien que l'on trouve des traces des notions « grammaire profonde » et « grammaire de surface » dans l'analyse philosophique, les concepts ne se recouvrent pas vraiment. La « surface » du point de vue du I-langage serait au mieux F-Ph, l'interface avec les systèmes articulatoires-perceptifs. Tout le reste est « profond ». La grammaire de surface de l'analyse philosophique ne jouit d'aucun statut particulier dans l'étude empirique du langage ; elle est analogue aux jugements à propos des phénomènes, médiatisée par l'école, les autorités et les conventions traditionnelles, les objets culturels, etc. Des questions semblables surgissent concernant ce que l'on dénomme de manière beaucoup trop désinvolte « psychologie populaire », comme on l'a noté plus haut. On devrait considérer de telles notions avec prudence : une apparente clarté des phénomènes peut dissimuler beaucoup de choses.

Le complexe formé par le I-langage et les systèmes de performance intervient dans l'action humaine. Il constitue un objet d'étude approprié à des théories naturalistes susceptibles de nous faire progresser dans la compréhension des raisons et des façons d'agir des gens, sans pouvoir toutefois en fournir une explication complète, tout comme une théorie naturaliste du corpsserait incapable de comprendre entièrement des actes ou activités tel le fait de voir un arbre ou de se promener.

Par conséquent, ce serait une erreur, voire pire, d'affirmer qu'une partie du cerveau ou un modèle abstrait de celui-ci (par exemple, un ensemble de neurones ou un programme informatique) voit un arbre ou calcule les racines carrées. Les gens, dans un éventail mal défini de situations ordinaires, prononcent des mots, font référence à des chats, disent ce qu'ils pensent, comprennent ce que disent les autres, jouent aux échecs, peu importe ; ce ne sont ni leur cerveau, ni des programmes informatiques qui le font, même si l'étude du cerveau, éventuellement à l'aide de modélisations abstraites de certaines de ses propriétés, pourrait bien nous donner un aperçu de ce que font les gens dans de tels cas. Un algorithme élaboré dans une théorie C-R pourrait fournir une explication exacte de ce qui se passe dans le cerveau lorsque Peter voit une ligne droite, fait une division complexe ou « comprend le chinois »4, et pourrait être parfaitement intégré à une théorie bien étayée à un autre niveau d'explication (les cellules, par exemple). Mais ce n'est pas l'algorithme, ou son implémentation par une machine, qui exécuterait ces actions, même si nous pouvons décider de modifier l'acception actuelle de ces mots, comme lorsque nous disons que les avions volent et que les sous-marins plongent (mais pas qu'ils nagent). Rien d'important n'est ici en jeu. De même, bien qu'il soit possible que les gens exécutent leurs actions en vertu de l'implémentation de l'algorithme par leur cerveau, on ne pourrait dire qu'ils les exécutent s'ils implémentaient mécaniquement les instructions à la manière d'une machine (ou de leur cerveau). Il se peut que je voie une ligne droite (que je fasse une division complexe, que je comprenne l'anglais, etc.) en vertu de l'implémentation par mon cerveau d'un certain algorithme, mais si moi, la personne, j'exécute mécaniquement les instructions en reportant une représentation symbolique de l'input sur une représentation de l'output, ce n'est ni moi ni moi-plusalgorithme- plus-mémoire externe qui voyons une ligne droite (etc.), et cela, à nouveau, pour des raisons dénuées d'intérêt5.

Ce serait également une erreur, si l'on considère la nature des systèmes de performance, de passer d'emblée à une « étude de tout », vide de sens. À ce propos, considérons les arguments de Donald Davidson à propos de Peter en tant qu'« interprète » essayant de comprendre ce que Tom a dans l'esprit quand il parle. Davidson fait remarquer que Peter peut très bien utiliser n'importe quelle information, faire des suppositions sur le passé de Tom, deviner, etc. en élaborant pour la circonstance une « théorie passagère ». L'« interprète » nous entraîne ainsi vers un modèle complet de l'organisation fonctionnelle humaine. Davidson en conclut que l'on n'a pas besoin du « concept d'une langue » servant « de machine à interpréter portable qui s'emploie à extraire laborieusement la signification d'un énoncé arbitraire » ; nous sommes conduits à « abandonner... non seulement la notion ordinaire de langue, mais nous avons effacé la frontière entre connaître une langue et nous y retrouver dans le monde en général ». Puisqu'il n'y a « pas de règles pour arriver aux théories passagères », nous « devons renoncer à l'idée d'une structure commune clairement définie que les utilisateurs de la langue acquièrent puis appliquent selon les cas » (Davidson, 1986b, p. 446). Une étude récente de la philosophie de Davidson, approuvée par celui-ci, débute par ces mots : « Une chose telle qu'une langue n'existe pas. » (Davidson, 1986b ; Ramberg, 1989).

L'observation initiale sur les « théories passagères » est juste, mais ses conclusions ne le sont pas. Une réaction raisonnable à cette observation – si notre but est de comprendre ce que sont les humains et ce qu'ils font – est de tenter d'isoler des systèmes cohérents qui soient du ressort de la recherche naturaliste et qui entrent en interaction pour produire certains aspects de la complexité tout entière. Si nous suivons cette voie, nous sommes conduits à conjecturer qu'il existe une procédure générative qui « produit laborieusement » les expressions linguistiques avec leurs propriétés d'interface, ainsi que des systèmes de performance ayant accès à ces instructions et dont on se sert pour interpréter et exprimer ses pensées.

Qu'en est-il de « l'idée d'une structure commune clairement définie que les utilisateurs de la langue acquièrent puis appliquent selon les cas » ? Devons-nous également postuler de telles « structures communes » en plus du I-langage et des systèmes de performance? On affirme souvent que des notions comme « langage public » commun ou « significations publiques » sont requises pour expliquer la possibilité de la communication ou d'un « fonds commun de pensées », au sens de Gottlob Frege (Frege, 1892/1965, p. 71). Ainsi, si Peter et Mary n'ont pas de « langage commun », accompagné de « significations communes » et de « références communes », comment Peter peut-il comprendre ce que dit Mary ? (Il est intéressant de noter que personne ne tire de conclusions analogues à propos de la « prononciation publique ».) Une étude récente soutient que les linguistes peuvent adopter le point de vue du Ilangage uniquement « au prix de nier que la fonction fondamentale des langues naturelles est de médiatiser la communication entre les locuteurs » – de nier également le problème de la « communication entre les tranches temporelles d'un idiolecte » (dit « apprentissage incrémental » ; Fodor et Lepore, 19926).

Ces idées, toutefois, ne sont pas fondées. L'existence d'une communication réussie entre Peter et Mary n'entraîne pas celle de significations communes ou de prononciations communes dans une langue publique (ni d'un fonds commun de pensées ou de leurs articulations), pas plus qu'une ressemblance physique entre Peter et Mary n'entraîne l'existence d'une forme publique qu'ils auraient en commun. Quant à l'idée selon laquelle « la fonction fondamentale des langues naturelles est de médiatiser la communication », on voit mal quel sens donner à une notion absolue de « fonction fondamentale » pour n'importe quel système biologique ; et, à supposer que ce problème puisse être résolu, on peut se demander pourquoi la communication est la « fonction fondamentale ». Par ailleurs, le problème de la transition ne semble pas plus mystérieux que celui de savoir comment Peter peut être la personne qu'il est étant donné les étapes par lesquelles il est passé. Non seulement le point de vue du I-langage convient aux problèmes en question, mais on imagine mal une autre solution cohérente.

Il est possible que Peter, lorsqu'il écoute Mary parler, procède en la supposant identique à lui, moyennant M, où M est un ensemble de modifications qu'il doit découvrir. La tâche est tantôt facile, tantôt difficile, tantôt sans espoir. Pour découvrir M, Peter recourra à tous les artifices disponibles, bien que le processus soit sans doute en grande partie automatique et non réfléchi7. S'étant arrêté à un certain M, Peter utilisera de même n'importe quel artifice pour élaborer une « théorie passagère » – même si M est nul. Dans la mesure où il réussit dans ces tâches, il comprend ce que Mary dit comme étant ce qu'il veut dire par une expression à lui comparable. La seule « structure (virtuellement) commune » parmi les humains en général est l'état initial de la faculté de langage. Au-delà, nous ne pouvons pas nous attendre à trouver plus que des approximations, comme dans le cas d'autres objets naturels qui croissent et évoluent.

L'analyse de la langue et de son usage fait régulièrement intervenir d'autres types de structure commune : des communautés avec leur langue, des langues communes à des cultures plus étendues, etc. De telles pratiques sont habituelles dans le discours ordinaire informel. Ainsi, nous disons que Peter et Tom parlent la même langue mais que Juan en parle une autre. De même, nous disons que Boston est près de New York, mais n'est pas près de Londres, ou que Peter et Tom se ressemblent, mais que ni l'un ni l'autre ne ressemblent à John. Nous pourrions aussi bien rejeter toutes ces affirmations. Il n'y a pas de bon ou de mauvais choix en dehors d'intérêts qui peuvent varier de toutes les façons imaginables. Il n'y a pas non plus de catégories naturelles ni d'idéalisations. À cet égard, parler la même langue va de pair avec le fait d'être proche ou de se ressembler. Dans les cours de linguistique de première année, on répète communément la formule de Max Weinreich qu'une langue est un dialecte qui possède une armée et une marine, mais les dialectes sont aussi des notions non-linguistiques que l'on peut arranger diversement selon des considérations et des intérêts particuliers. Des facteurs comme les conquêtes, les barrières naturelles (océans, montagnes), la télévision nationale, etc. peuvent être sources d'illusions en l'occurrence, mais aucune notion d'une « langue commune » n'a été énoncée de manière utile ou cohérente et les perspectives en ce sens ne semblent guère prometteuses. Toute façon d'aborder l'étude du langage ou de la signification qui s'appuie sur de telles notions est très suspecte.

Supposons, par exemple, que « le fait de suivre une règle » soit analysé en termes de communautés : Jones suit une règle s'il se conforme à la pratique ou aux normes de la communauté. Si la « communauté » est homogène, y faire référence n'apporte rien (les notions denorme, de pratique, de convention, etc. soulèvent d'autres questions). Si la « communauté » est hétérogène – mis à part l'obscurité encore plus grande dans ce cas de la notion de norme (de pratique, etc.) –, plusieurs problèmes surgissent. L'un est que l'analyse proposée est inexacte au plan descriptif. Il est caractéristique que nous parlions de « respect de la règle » dans les cas d'une absence notoire de conformité aux pratiques prescriptives ou aux prétendues normes. Ainsi, nous pourrions dire que Johnny, trois ans, suit sa propre règle lorsqu'il dit brang au lieu de brought ; ou que Peter, son père, suit la « mauvaise règle » (« viole les règles ») lorsqu'il emploie desinterested (désintéressé) pour signifier uninterested (non-intéressé), comme font la plupart des gens. Mais seul un linguiste dirait que Johnny et Peter respectent la Condition (B) de la théorie du liage (Chomsky, 1981a), comme le fait la « communauté » en général (en fait, la communauté de tous les locuteurs de la langue, très probablement). L'objection la plus sérieuse est que la notion de « communauté » ou de « langue commune » a autant de sens que la notion de « ville voisine » ou de « ressemblance », sans autre précision quant aux intérêts que recouvrent ces notions, ce qui laisse l'analyse vide de sens8.

Pour des raisons bien connues, rien de tout cela ne suggère que l'usage informel de ces notions pose des problèmes, pas plus que n'en pose l'usage ordinaire d'expressions comme Boston est près de New York ou John est presque chez lui. Tout simplement, nous ne nous attendons pas à ce que de telles notions figurent dans un discours théorique explicatif. Elles peuvent convenir à une discussion informelle de ce que font les gens, avec des suppositions tacites du genre de celles qui sous-tendent le discours ordinaire dans des situations particulières ; elles peuvent même convenir à un discours technique où les précisions nécessaires sont comprises tacitement. Elles n'ont pas davantage de place dans la recherche naturaliste ou dans toute tentative pour affiner la compréhension.

Les prétendus facteurs sociaux dans l'usage de la langue reçoivent souvent une interprétation naturelle individualiste-internaliste. Si Peter améliore son italien ou si Gianni apprend le sien, ils se mettent à ressembler (de manière fort différente) à un grand nombre de gens ; tant les modes d'approximation que le choix des modèles varient en fonction de nos intérêts. Nous n'aurons aucune idée de ce qu'ils font si nous supposons l'existence d'une entité fixe dont ils seraient en train de se rapprocher, même si cette notion mystérieuse n'est pas tout à fait dénuée de sens. Si Bert se plaint d'arthrite à la cheville et à la cuisse et qu'un médecin lui dit qu'il se trompe deux fois, mais de manière différente, il peut (ou non) choisir de modifier son usage pour adopter celui du médecin. Hormis certains détails qui peuvent varier énormément en fonction de contingences et d'intérêts changeants, rien ne semble manquer à cette description. De même, lorsque, dans la conversation ordinaire, on se demande si quelqu'un maîtrise un concept, il n'est nul besoin d'une notion de langue commune. Dire que Bert n'a pas maîtrisé le concept d'arthrite ou de grippe, c'est dire tout simplement que son usage n'est pas exactement celui des gens auxquels nous nous en remettons pour nous soigner – ce qui est une situation normale. Si mon voisin Bert me parle de son arthrite, mon attitude première est qu'il fait le même usage que moi de ce mot. J'introduirai des modifications pour interpréter ce qu'il me dit selon que les circonstances l'exigeront ; la référence à un supposé « langage public » possédant un « contenu réel » pour arthrite n'éclaire pas davantage ce qui se passe entre nous, même si l'on peut donner un sens clair aux notions supposées tacitement. Si je ne sais rien des ormes et des hêtres, sinon que ce sont de grands arbres à feuilles caduques, il se pourrait que rien d'autre que cette information ne soit représenté dans mon lexique mental (et même pas cela, comme on l'a fait remarquer précédemment) ; la différence sous-entendue entre les propriétés référentielles peut résulter d'une condition valant pour le lexique en général : l'absence d'indication d'une relation sémantique est prise comme une indication que celle-ci n'existe pas9.

Des questions – factuelles, je suppose – subsistent quant à la nature exacte des informations lexicales en tant que distinctes des systèmes de croyance. Des changements dans l'usage, comme dans les cas précédents, peuvent en fait être des modifications marginales du I-langage ou bien des changements des systèmes de croyance, conçus ici comme des systèmes C-R (au sens étroit) de l'esprit, ce qui enrichit les perspectives et les points de vue pour la pensée, l'interprétation, l'usage de la langue et autres actions (appelons-les systèmes de Icroyance, équivalents de croyances que pourrait découvrir une investigation naturaliste). La recherche en sémantique lexicale, en se limitant au cadre individualisteinternaliste, fournit une base permettant de résoudre empiriquement certains cas (en particulier dans le système verbal, dont la structure relationnelle est plus riche).

On sait peu de choses sur l'architecture générale de l'esprit/cerveau hormis quelques aires éparses, et qui ne sont typiquement pas celles sur lesquelles ont surtout porté les considérations les plus générales de la science dite « cognitive ». On a beaucoup discuté de manière intéressante, par exemple, de la possibilité d'une théorie de la croyance et de son rôle éventuel dans l'explication de la pensée et de l'action. Toutefois, c'est à peine s'il existe des enquêtes empiriques consistantes qui pourraient être de quelque apport pour examiner, affiner et vérifier ces idées. Il semble du moins raisonnable de penser que les I-croyances ne forment pas un ensemble homogène ; ce système a encore de la structure, susceptible de fournir des matériaux servant à déterminer la fausse croyance et les erreurs d'identification. Supposons que certaines I-croyances soient des croyances identificatrices et d'autres non, ou qu'elles se répartissent sur un tel spectre de telle sorte que les moins identificatrices peuvent être abandonnées plus facilement sans que cela affecte les conditions de la référence. Supposons que les informations que détient Peter au sujet de Martin van Buren se limitent à la croyance qu'il fut (1) président des États-Unis et (2) le seizième président, (1) étant davantage une croyance identificatrice que (2). Si Peter apprend alors que Lincoln fut le seizième président, il pourrait abandonner la I-croyance non-identificatrice, tout en employant le terme pour référer. Mais si on lui apprend de manière crédible que tous les livres d'histoire se trompent et que Van Buren n'a pas été président du tout, il ne saura plus que faire. Voilà, semble-t-il, un premier pas raisonnable vers tout ce que le point de vue internaliste peut fournir comme analyse, et à peu près tout ce qui paraît clair sur le plan factuel. Dans certaines situations particulières, il est parfois possible de porter d'autres jugements de manières diverses et contradictoires10.

Il se peut qu'un certain type de caractère public (ou interpersonnel) que présentent la pensée et la signification résulte de l'uniformité du patrimoine initial, lequel n'autorise que des I-langages semblables sur des points significatifs, ce qui serait une raison empirique supplémentaire d'adopter une version ou une autre de la doctrine de Frege selon laquelle « on ne peut nier que l'humanité possède un fonds commun de pensées transmis de génération en génération » (Frege, 1892/1965, p. 71). Et les constructions particulières de la faculté épistémique ne sont peut-être pas loin de posséder également un tel caractère public (d'une manière qui correspond davantage aux préoccupations propres de Frege). Mais lorsqu'il s'agit de systèmes qui se développent naturellement dans l'esprit, au-delà de l'instanciation du patrimoine initial en tant que I-langage (peut-être aussi en tant que I-croyance et systèmes apparentés), la nature de la pensée et de la signification varie en fonction des intérêts et des circonstances, sans que l'on voie bien comment il serait possible de créer de nouvelles catégories, même idéalement. Invoquer une origine commune du langage ou spéculer sur la sélection naturelle, comme on le fait un peu partout dans la littérature, paraît complètement à côté de la question.

Examinons l'état initial commun (shared) de la faculté de langage du cerveau et le nombre restreint de LI qui lui sont accessibles à mesure qu'il se développe au cours des premières années de la vie. Lorsque nous enquêtons sur les propriétés lexicales, nous découvrons un riche tissu sémantique purement interne, doté de propriétés générales intéressantes, ainsi que des données permettant de conclure à des relations sémantiques formelles (y compris des connexions analytiques ; voir références p. 151 du présent ouvrage). En outre, une grande partie de cette structure sémantique semble provenir de notre nature interne, déterminée par l'état initial de notre faculté de langage et donc non-apprise et universelle pour tous les LI. Il en va en grande partie de même pour les propriétés phonétiques et autres. Bref, LI (y compris la sémantique internaliste) ressemble beaucoup à d'autres parties du monde biologique.

Nous pourrions fort bien appeler tout cela une forme de syntaxe, à savoir l'étude des systèmes symboliques des théories C-R (« représentation mentale »). La même terminologie demeure appropriée si l'appareil théorique est élaboré de manière à inclure des modèles mentaux, des représentations discursives, des valeurs sémantiques, des mondes possibles tels qu'on les conçoit communément, ainsi que d'autres constructions théoriques qui doivent cependant se rattacher d'une manière ou d'une autre à des choses du monde ; ou encore aux entités postulées par notre faculté épistémique ou élaborées par d'autres facultés de l'esprit.

Les propriétés des expressions linguistiques déterminées de manière interne sont souvent d'une grande portée, même dans des cas très simples. Examinons de nouveau le mot house (maison), par exemple dans l'expression John is painting the house brown (John peint la maison en brun), collection de propriétés structurales, phonétiques et sémantiques. Nous disons que cette expression est la même pour Peter et Tom uniquement au sens où nous dirions que les systèmes circulatoire ou visuel de l'un et de l'autre sont identiques (ils le sont suffisamment en ce qui nous concerne ici). L'une des propriétés structurelles de l'expression est qu'elle consiste en six mots. D'autres propriétés structurelles la distinguent de John is painting the brown house (John peint la maison brune) qui s'emploie par conséquent dans des conditions différentes. Une propriété phonétique de l'expression réside en ceci que les deux derniers mots, house et brown ont la même voyelle ; ils ont une relation formelle d'assonance alors que house et mouse (souris) en ont une de rime, deux relations des expressions linguistiques définissables selon les traits phonologiques de celles-ci111. Une propriété sémantique de l'expression tient au fait que l'un des deux derniers mots peut être employé en référence à un certain genre de choses, tandis que l'autre exprime une propriété de ces mêmes choses. Là encore, il existe des relations formelles exprimables en fonction de traits des items lexicaux, entre, par exemple, house (maison) et building (bâtiment). Ou encore, pour prendre une propriété plus intéressante, si John peint la maison en brun, c'est qu'il applique la peinture sur la surface extérieure, non à l'intérieur ; une relation d'implication existe entre les expressions linguistiques correspondantes.

Considérées formellement, les relations d'implication ont à peu près le même statut que la rime ; ce sont des relations formelles entre des expressions que l'on peut caractériser en fonction de leurs traits linguistiques. Certaines se révèlent intéressantes, à la différence de nombreuses autres qui ne le sont pas, en raison de la manière dont les LI s'enchâssent dans les systèmes de performance qui utilisent ces instructions pour diverses activités humaines.

Certaines propriétés de l'expression sont universelles, d'autres propres à la langue. Le fait que la voyelle de house soit plus brève que celle de brown est une propriété phonétique universelle ; c'est une propriété particulière que, dans ma LI, la voyelle soit d'avant plutôt que centrale, comme elle l'est dans certaines LI semblables à la mienne. Le fait qu'une maison brune ait un extérieur et non un intérieur brun semble être un universel linguistique, valant pour une vaste classe de mots, existants ou à inventer, désignant des contenants, par exemple, boîte,avion,igloo,appentis, etc. Peindre un cube sphérique en brun, c'est lui donner un extérieur brun. Le fait que house (maison) soit distinct de home (chez soi) est un trait particulier de la LI. En anglais (et en français), I return home (Je rentre chez moi) après le travail ; en hébreu, je rentre à la maison.

Dès que nous allons plus loin que la structure lexicale, les conclusions sur la richesse de l'état initial de la faculté de langage et de la structure, qui lui est apparemment propre, prennent encore plus de force. Prenons des expressions comme celles de l'exemple (2) :

(2) a He thinks the young man is a genius (Il pense que le jeune homme est un génie).

b The young man thinks he is a genius ( Le jeune homme pense qu'il est un génie ).

c His mother thinks the young man is a genius ( Sa mère pense que le jeune homme est un génie ).

En (2b) ou (2c), le pronom peut être référentiellement dépendant de young man (jeune homme) ; en (2a), il ne le peut pas (même s'il est possible de l'utiliser pour référer au jeune homme en question, ce qui ne nous concerne pas ici). Les principes sous-jacents à ces faits semblent être universels, du moins dans une grande mesure12 ; à nouveau, ils sont source de conditions complexes sur l'interprétation sémantique et sur les relations sémantiques intrinsèques entre les expressions, y compris les connexions analytiques. Nous disposons en outre dans ce domaine de résultats théoriques assez profonds, aux conséquences surprenantes. Ainsi les mêmes principes semblent produire les propriétés sémantiques des expressions de la forme de l'exemple (1), page 84 de cet ouvrage.

Étant donné les systèmes de performance, la représentation au niveau d'interface F-Ph impose des conditions restrictives sur l'usage (l'articulation et la perception dans le cas présent). La même chose vaut pour la représentation au niveau d'interface F-L, telle qu'illustrée dans les exemples (1) et (2), ou, au niveau lexical, pour le statut spécial de la surface extérieure avec les mots désignant des contenants. Un examen plus attentif révèle une complexité plus grande encore. La surface extérieure se distingue d'autres manières encore au sein de la sémantique de LI. Si je vois la maison, je vois sa surface extérieure ; voir la surface intérieure ne suffit pas. Si je suis à l'intérieur d'un avion, je ne le vois que si, regardant par le hublot, je vois la surface de l'aile, ou s'il y a au-dehors un miroir qui en reflète la surface extérieure. Mais la maison n'est pas que sa surface extérieure, laquelle est une entité géométrique. Si Peter et Mary sont à égale distance de cette surface – Peter à l'intérieur et Mary à l'extérieur –, Peter n'est pas près de la maison mais Mary peut l'être, selon les conditions généralement acceptées pour la proximité. Il peut y avoir des chaises à l'intérieur ou à l'extérieur de la maison, ce qui est compatible avec le fait qu'on la considère comme une surface. Mais alors que les chaises qui sont à l'extérieur de la maison peuvent être proches de celle-ci, celles qui sont à l'intérieur nécessairement ne le sont pas. Ainsi la maison implique-t-elle sa surface extérieure et son intérieur. Mais l'intérieur est conçu abstraitement ; c'est la même maison, que je la remplisse de fromage ou que j'en déplace les murs – quoique, si je la nettoie, je ne peux entrer en interaction qu'avec des objets qui se trouvent dans l'espace intérieur, et c'est seulement à eux que je me réfère lorsque je dis que la maison est en désordre ou qu'il faut la redécorer. La maison est conçue comme une surface extérieure et un espace intérieur (aux propriétés complexes). Évidemment, la maison elle-même est un objet concret ; elle peut être en briques ou en bois, et une maison en bois n'a pas qu'un extérieur en bois. Une maison brune en bois a un extérieur brun (si l'on se place du point de vue abstrait) et est en bois (si l'on se place du point de vue concret). Si ma maison était à Philadelphie mais est maintenant à Boston, un objet physique a été déplacé. En revanche, si mon domicile était à Philadelphie mais est maintenant à Boston, il n'y a pas eu nécessairement déplacement d'objet physique, bien que mon domicile soit également concret – quoique, d'une certaine manière, il soit aussi abstrait, compris soit comme la maison dans laquelle je vis, soit comme la ville, le pays ou l'univers ; une maison est concrète dans un sens très différent. La différence maison-domicile (house-home) a plusieurs conséquences : je peux rentrer chez moi (I can go home) mais pas chez ma maison (but I can't go house) ; je peux vivre dans une maison brune mais non dans un domicile brun (brown home) ; dans plusieurs langues l'équivalent de home est adverbial, comme il l'est partiellement en anglais aussi.

Même par cet exemple trivial, nous voyons que les conditions internes de la signification sont riches, complexes et inattendues ; à peine connues, en fait. Les dictionnaires les plus élaborés ne rêvent pas de telles subtilités, ils ne fournissent tout au plus que des allusions permettant à ceux qui le possèdent déjà (du moins dans ses aspects essentiels) d'identifier le concept visé. La variante-I du télescope de Frege fonctionne de manière curieuse et compliquée.

À première vue, ces descriptions semblent quelque peu paradoxales. Ainsi les maisons et les domiciles sont concrets mais, d'un autre point de vue, ils sont considérés tout à fait abstraitement, bien que de manières très différentes ; de même les livres, les jeux de cartes, les villes, etc. Cela ne signifie pas que nous ayons des idées confuses – ou des croyances incohérentes – au sujet des maisons, des boîtes, des avions, des igloos, des cubes sphériques, etc. C'est plutôt qu'un item lexical nous fournit un certain nombre de points de vue sur ce que nous considérons comme des choses du monde ou sur ce que nous concevons d'une autre manière ; ces items sont comme des filtres ou des lentilles nous permettant de voir les choses et de penser les productions de notre esprit. Les termes ne réfèrent pas par eux-mêmes, si du moins référer est employé avec le sens qu'il a dans la langue naturelle ; mais on peut s'en servir pour référer aux choses, pour les voir à partir de points de vue particuliers – lesquels sont éloignés de celui des sciences naturelles, comme on l'a noté plus haut. Il en va de même où que nous regardions dans LI. Londres n'est pas une fiction, mais, considérée en tant que Londres – c'est-à-dire du point de vue d'un nom de ville, expression linguistique d'un type particulier –, nous lui conférons des propriétés singulières : comme on l'a noté plus haut, nous convenons que, dans certaines circonstances, elle puisse être complètement détruite et rebâtie ailleurs, des années ou des millénaires plus tard, sans cesser d'être Londres, la même ville. Charles Dickens a décrit Washington comme « la ville des intentions magnifiques », aux « larges avenues ne commençant de rien et ne conduisant nulle part, aux rues longues d'un mile auxquelles ne manquent que des maisons, des chaussées et des habitants, aux édifices publics qui n'ont besoin que du public pour être achevés, et aux décorations de grandes artères auxquelles ne manquent que de grandes artères à décorer »* – mais ce n'en est pas moins Washington. Nous pouvons considérer Londres en tenant compte ou non de sa population : d'un point de vue, c'est la même ville, même si elle est désertée par ses habitants, d'un autre point de vue, nous pouvons dire qu'elle est devenue plus dure durant les années Thatcher, ce qui est un commentaire sur la manière dont on y vit et agit. Lorsque nous parlons de Londres, nous pouvons parler d'un lieu ou d'une région, des gens qui y vivent parfois, de l'air au-dessus d'elle (mais pas trop haut en altitude), des immeubles, des institutions, etc., selon diverses combinaisons (comme dans Londres est si malheureuse, laide et polluée qu'on devrait la détruire et la rebâtir cent cinquante kilomètres plus loin, tout en demeurant la même ville). On emploie des termes tels que Londres pour parler du monde réel, mais il n'existe pas, et nul ne croit qu'il existe des objets-du-monde ayant les propriétés des modes complexes de références que renferme un nom de ville. Deux ensembles de points de vue de cette nature peuvent s'adapter différemment au système de croyance de Peter, comme dans le puzzle de Kripke. (Pour une analyse approfondie d'un point de vue quelque peu semblable, voir Bilgrami, 1992.)

* Dans American Notes. (N.d.T.)

Aux fins de la recherche naturaliste, nous construisons une image du monde dissociée de ces points de vue du « sens commun » (jamais complètement, bien entendu ; nous ne pouvons pas nous transformer en autre chose que les créatures que nous sommes13). Si nous entremêlons de telles façons différentes de penser le monde, nous pouvons nous retrouver en train d'attribuer aux gens des croyances étranges, voire contradictoires, relatives à des objets qu'il faut considérer d'une certaine manière comme séparés des moyens fournis par LI et les systèmes de croyance-I, croyances qui ajoutent une texture supplémentaire à l'interprétation. La situation semblera encore plus bizarre si nous entretenons l'idée obscure que certains termes ont une relation aux choses (une « référence ») fixée dans un langage public commun qui existe même peut-être « indépendamment de tous locuteurs particuliers », lesquels ont « une maîtrise partielle et partiellement erronée du langage » (Dummett, 1986) ; et aussi que ces « termes d'un langage public » dans la langue commune font référence (en un sens qui reste à expliquer) à des objets tels que Londres, considérée comme une chose séparée des propriétés fournies par le nom de la ville (ou quelque autre mode de désignation) dans une LI particulière et des autres facteurs qui interviennent lorsque Peter fait référence à Londres. Les problèmes, semblet- il, ne feront que s'aggraver si l'on fait abstraction de l'arrière-plan des croyances individuelles ou communes qui sous-tendent l'usage normal de la langue. Toutes ces tentatives outrepassent les limites d'une approche naturaliste et, pour certaines d'entre elles peut-être, celles d'un discours sensé.

Elles outrepassent aussi les limites internalistes, ce qui est une autre affaire. Une approche naturaliste n'impose pas de limites internalistes, individualistes. Ainsi, si nous étudions les personnes (ou quelque équivalent de cellesci) en tant que phases de l'histoire de cellules germinales idéalement immortelles ou en tant qu'étapes de la transformation de l'oxygène en dioxyde de carbone, nous nous éloignons de ces limites. Mais si ce qui nous intéresse, c'est de rendre compte de ce que font les gens et des raisons pour lesquelles ils le font, pour autant que cela soit possible au moyen d'une investigation naturaliste, les arguments qui incitent à s'en tenir à ces limites semblent convaincants14.

Nous avons commencé par considérer la découverte (hypothétique) selon laquelle le cerveau de Peter produit la configuration C lorsqu'il pense aux chats. Nous sommes passés ensuite à l'exemple plus réaliste des ERPs puis au cas encore plus réaliste (d'un point de vue scientifique) des systèmes C-R ; on peut penser que leurs éléments équivalent à C, bien que nous ayons des raisons de croire qu'ils sont maintenant réels et non hypothétiques. Il en irait de même pour une approche naturaliste qui s'éloignerait de ces limites internalistes, considérant que le cerveau de Peter fait partie d'un système d'interactions plus important. L'analogie ne serait plus avec la configuration C produite dans le cerveau de Peter lorsqu'il pense aux chats, mais avec une configuration physique C' incluant C et quelque chose d'autre, peut-être quelque chose ayant trait aux chats. Nous sommes maintenant dans le domaine de l'hypothétique – et je ne vois pas de solution sérieuse. Mais supposons qu'une telle approche soit concevable et se révèle nous aider à mieux comprendre les questions de l'usage de la langue. Dans ce cas, nous pourrions modifier notre manière d'étudier le langage et la psychologie, mais cela ne comblerait pas le fossé qui nous sépare encore d'une explication des gens et de ce qu'ils font.

Nous devons distinguer entre un naturalisme externaliste hypothétique du genre de celui que l'on vient d'esquisser et un externalisme non-naturaliste qui tente de traiter les actions humaines (référer ou penser aux chats, etc.) dans le contexte de communautés, d'objets du monde réels ou imaginaires, etc. De telles approches doivent être appréciées à l'aune de leur mérite, en tant qu'elles s'efforcent d'élucider des questions qui se trouvent au-delà de la recherche naturaliste, comme celles portant sur l'énergie, la chute des pierres, les cieux, etc., au sens habituel de ces termes. J'ai évoqué certaines raisons que nous avons d'être sceptiques lorsqu'on recourt aux communautés et à leurs pratiques, ou à des langages publics dotés de significations publiques. Examinons plus avant l'autre facette de l'externalisme, une prétendue relation entre les mots et les choses.

Au sein de la sémantique internaliste, il existe des théories explicatives du plus grand intérêt élaborées en fonction d'une relation R (lisez « référer ») dont il est postulé qu'elle existe entre des expressions linguistiques et quelque chose d'autre, des entités tirées d'un domaine D stipulé (peut-être des valeurs sémantiques15).

La relation R, par exemple, existe entre des expressions comme Londres (maison, etc.) et des entités de D que l'on suppose avoir une certaine relation avec ce à quoi les gens réfèrent lorsqu'ils emploient les mots Londres, maison, etc., bien que cette relation supposée demeure obscure. Comme indiqué plus haut, je pense qu'il faut considérer de telles théories comme une variété de la syntaxe. Les éléments qu'elles postulent équivalent, pour ce qui est pertinent ici, aux représentations phonologiques ou syntagmatiques, ou à l'hypothétique configuration C du cerveau ; nous pourrions fort bien inclure D et R dans la DS (l'expression linguistique) comme faisant partie d'un niveau d'interface.

On explique généralement les phénomènes de l'exemple (2) (page 99 de cet ouvrage) en fonction de la relation R. Les mêmes théories du liage et de l'anaphore demeurent opératoires sans modifications essentielles si nous remplaçons young (jeune) dans l'exemple (2) par average (moyen) ou typical (typique), ou si l'on remplace young man (jeune homme) par John Doe, dont il est stipulé, pour les besoins d'un discours particulier, qu'il est l'homme moyen16. Les mêmes théories valent également pour les propriétés anaphoriques des pronoms dans les exemples (3) et (4) :

(3) a It brings good health's rewards (Cela apporte la récompense de la bonne santé).

b Good health brings its rewards (La bonne santé apporte sa récompense).

c Its rewards are what makes good health worth striving for ( Sa récompense est ce qui fait que     la bonne santé vaut qu'on s'y efforce ).

(4) a [There is a flaw in the argument] but it was quickly found ([Il y a une faute dans l'argument] mais elle a été vite trouvée).

b [The argument is flawed], but it was quickly found ([L'argument est fautif] mais ç'a été vite trouvé).

Selon la relation R, stipulée entre the average man (l'homme moyen),John Doe,good health (bonne santé),flaw (faute), et des entités tirées de D, nous pouvons rendre compte du comportement différent du pronom exactement comme nous le ferions pour the young man (le jeune homme), Peter,fly (mouche)(there is a fly in the coffee [il y a une mouche dans le café]). Les relations anaphoriques diffèrent en (4a) et (4b), bien qu'il n'y ait pas ici de différences de significations méritant d'être prises en compte entre les propositions entre parenthèses. Et il pourrait bien s'avérer que ces expressions, ainsi que d'autres telles que the argument has a flaw (l'argument a une faute) – avec les options anaphoriques de (4a) –, aient en commun des propriétés structurelles encore plus profondes, voire la même représentation structurelle au niveau pertinent pour la sémantique interne des propositions, possibilité qui fait l'objet d'études depuis quelques années17 (voir Tremblay, 1991). Il en va de même pour des cas plus exotiques. On s'égarerait à rechercher une relation entre des entités de D et des objets du monde – réels, imaginaires, peu importe –, ou du moins une relation qui ait une quelconque valeur générale. On peut imaginer que la relation des éléments de D aux objets du monde est plus « transparente » que dans le cas d'autres représentations syntaxiques, de même que la relation aux ondes sonores est plus « transparente » dans la représentation phonétique que dans la représentation phonologique ; mais même dans ce cas, ces études ne vont pas au-delà de la syntaxe des représentations mentales. La relation R et le domaine construit D doivent être justifiés pour les mêmes sortes de raisons qui justifient d'autres notions syntaxiques techniques ; c'est-à-dire celles de la phonologie ou de la typologie des catégories vides en syntaxe. Une ressemblance occasionnelle entre R et le terme référer du langage ordinaire n'a pas plus de signification que dans le cas de « vitesse » au sens courant et au sens de la physique.

Plus précisément, nous n'avons aucune intuition à propos de R, pas plus que nous n'en avons à propos de « vitesse » au sens technique, ou de « c-commande » ou d'« autosegmental » dans d'autres parties des théories CR de la syntaxe18 ; ces termes ont la signification qu'on leur attribue. Nous avons des jugements intuitifs sur la notion utilisée dans des expressions comme Mary often refers to the young man as a friend to the average man, John Doe, good health as life's highest goal – (Marie fait souvent référence au jeune homme comme à un ami à l'homme moyen, à John Doe, à la bonne santé comme au but le plus élevé de la vie). Mais nous n'avons pas de telles intuitions au sujet de la relation R existant entre Mary (ou the average man [l'homme moyen], John Doe, good health [bonne santé], flaw [faute]) et des éléments postulés de D. R et D sont ce que nous précisons qu'ils sont à l'intérieur d'un cadre d'explication théorique. Nous pourrions comparer R et D à Ph et F-Ph, où Ph est une relation existant entre une expression et sa représentation en F-Ph (entre took et [thuk], peut-être), bien que, dans ce dernier cas, les concepts s'ajustent à une théorie des relations d'interface beaucoup plus riche et mieux étayée.

Supposons que le fait de postuler R et D se justifie par le succès explicatif de la théorie C-R de LI, prise avec P et F-Ph, c-commande et autosegmental. Ce résultat ne soutient en rien la croyance qu'une relation semblable à R, appelons-la R', existe entre les mots et les choses, ou les choses telles qu'on les imagine ou les conçoit d'une quelconque autre façon. Le fait de postuler une telle relation devrait, pour être justifié, avoir un fondement quelconque, comme pour toute notion technique inventée. Et si nous posons une relation R' entre les expressions linguistiques et les « choses », conçues d'une manière où d'une autre, nous n'en aurons aucune intuition – invoquer les notions non-expliquées de « communauté » ou de « langage public », prises dans un sens absolu, ne fait qu'obscurcir les choses. Nous avons en revanche des jugements intuitifs concernant les expressions linguistiques et les perspectives et points de vue particuliers qu'elles fournissent à l'interprétation et à la pensée. Nous pourrions même aller plus loin et étudier la manière dont ces expressions et points de vue interviennent dans certaines actions humaines, comme la référence. Au-delà, nous entrons dans le domaine du discours technique dépourvu de jugement intuitif.

Prenons l'expérience de la Terre-Jumelle de Putnam qui a eu une telle influence sur la sémantique (Putnam, 1975). Aucune intuition ne nous dit si le terme water (eau) a la même « référence » pour Oscar et pour Oscar- Jumeau : cela relève d'une décision portant sur le nouveau terme technique de « référence » (d'un choix particulier de R'). Nous avons des jugements relatifs à ce à quoi Oscar et Oscar-Jumeau pourraient faire référence, jugements qui semblent varier considérablement en fonction des circonstances. Dans certaines circonstances, les propositions de Putnam sur le « même liquide », notion (peut-être inconnue) des sciences naturelles, semblent très plausibles ; dans d'autres circonstances, des notions d'identité ou de similitude tirées de l'entendement commun semblent plus appropriées, entraînant des jugements différents. Je ne vois pas très bien ce qu'il y a à dire en général sur ces questions ni quel sens général ou utile on peut donner à des notions techniques comme « contenu large » (ou à toute autre notion qui fixe la « référence ») dans aucune des interprétations externalistes.

S'il en est ainsi, on doit s'interroger sur le statut de ce que Putnam, dans ses conférences John Locke (Putnam, 1988a), appelle « la théorie de la spécification de la référence faisant intervenir la coopération sociale plus la contribution de l'environnement », version plus complète et plus adéquate de la « théorie causale de la référence » élaborée dans son article « The Meaning of “Meaning” » (Putnam, 1975), et dans le livre de Saul Kripke Naming and Necessity (Kripke, 1972), deux ouvrages qui font désormais référence dans le domaine.

« La coopération sociale » a trait à « la division du travail linguistique » : le rôle des spécialistes dans la détermination de ce à quoi font référence exactement, par exemple, les termes orme et hêtre que j'emploie. Putnam donne une explication convaincante pour certaines circonstances. Dans certaines conditions, je conviendrais, je pense, que ce à quoi je fais référence quand j'utilise le terme orme est la signification de ce terme pour un spécialiste, peut-être un jardinier italien avec qui je n'ai en commun que la terminologie latine (quoique nous ne fassions partie en aucun sens significatif d'une même « communauté linguistique » ou parlions un « langage commun ») ; dans d'autres conditions, je n'en conviendrais probablement pas, mais cela est prévisible dans une recherche qui s'étend jusqu'à « l'organisation fonctionnelle humaine », une étude de tout, ou presque. Comme je l'ai dit plus haut, on ne voit pas clairement si la question porte sur LI ou sur une croyance-I, en supposant que la construction théorique soit valide.

Quant à la « théorie environnementale », elle ne contribuerait à la spécification de la référence que s'il existait une notion cohérente de « référence » (R') entre les expressions linguistiques et les choses, ce qui est loin d'être évident, quoique les gens emploient ces expressions (diversement) pour référer aux choses, en adoptant les points de vue qu'offrent ces expressions. Il y a des circonstances où les conclusions particulières que l'on en tire habituellement semblent appropriées, où « même espèce », « même liquide », etc., servent à déterminer ce à quoi je réfère ; et il y a des circonstances où ce n'est pas le cas19.

On conçoit pas non plus qu'il surgisse des problèmes métaphysiques dans ce contexte. Pour prendre certains des exemples de Kripke, il y a sans doute une différence intuitive entre le jugement énonçant que Nixon serait la même personne s'il n'avait pas été élu président des États- Unis en 1968 alors qu'il n'aurait pas été la même personne s'il n'avait pas du tout été une personne (s'il avait été, par exemple, une réplique à base de silicone). Mais cela découle du fait que Nixon est un nom de personne qui représente une manière de faire référence à Nixon comme à une personne ; cela n'a aucune signification métaphysique. Si nous faisons abstraction du point de vue fourni par la langue naturelle – laquelle ne semble pas avoir de purs noms au sens où l'entend le logicien (il en va de même des variables, du moins si l'on considère les pronoms comme des variables, et des indexicaux, si l'on prend en compte les conditions réelles de leur emploi dans la référence) –, les intuitions s'effondrent : Nixon serait une entité différente, je suppose, si ses cheveux étaient coiffés autrement. De même, l'objet devant moi n'est pas par essence un bureau ou une table, il pourrait être toutes sortes de choses différentes selon que les intérêts, les fonctions ou les intentions de l'inventeur, etc. varient. Pour citer un travail récent, le jugement de Joseph Almog selon lequel le mont Nanga Parbat est une montagne par essence pourrait être intelligible dans certaines circonstances ; toutefois, contrairement à ce qu'il pense, son « test d'abstraction cohérente » me semble nous autoriser, dans d'autres circonstances, à priver le Nanga Parbat de cette propriété sans qu'il cesse d'être la même entité : si le niveau de la mer, par exemple, montait assez haut pour que son sommet devienne une île, si bien qu'il ne serait pas plus une montagne que ne l'est la Grande- Bretagne ; ou bien si la terre s'accumulait autour de lui jusqu'à sa cime, ne laissant dépasser qu'un millimètre, auquel cas il ne serait plus une montagne mais ferait partie d'un plateau entouré d'une crevasse tout en restant exactement la même entité (Almog, 1991).

Bref, il est douteux que les conclusions communément admises puissent survivre à une analyse plus attentive de la notion technique de « référence » (en un sens semblable à R') ou de « spécification de la référence ». Il est sans doute possible de justifier la notion R à l'intérieur des théories C-R (R étant foncièrement une notion syntaxique malgré les apparences). Mais il y a manifestement peu de raisons de supposer que l'on puisse donner une formulation cohérente et utile d'une notion analogue R' en tant que relation existant entre des expressions et des choses quelconques indépendamment des conditions et des circonstances particulières de l'acte de référer. S'il en est ainsi, il ne saurait y avoir de recherche raisonnable sur la notion de « sens » ou de « contenu », qui « fixe la référence » (R') du moins en langage naturel, mais une recherche prometteuse (syntaxique) sera possible sur les conditions de l'usage du langage (y compris de la référence).

Comme l'a montré l'analyse ci-dessus, une recherche naturaliste peut conduire à la création d'accrétions quasi linguistiques à LI ; pour celles-ci, une notion semblable à R' peut convenir, pour autant que les termes soient dépouillés des propriétés de LI qui fournissent les points de vue interprétatifs et les relations sémantiques, dissociés des croyances-I et pourvus de propriétés qui font défaut au langage naturel. Ces systèmes construits peuvent utiliser les ressources de LI (prononciation, morphologie, structure de phrase, etc.) ou peuvent les transcender (en introduisant des formalismes mathématiques, par exemple). LI est un produit de la faculté de langage, abstrait des autres composantes de l'esprit ; il s'agit là d'une idéalisation, bien entendu, devant être justifiée ou rejetée en fonction de son rôle dans un cadre explicatif. On pourrait de manière plausible aller encore plus loin, semble-t-il, en distinguant le système des croyances du sens commun des produits de la faculté épistémique. Ces derniers ne sont ni des LI ni des systèmes de croyance-I, et il conviendrait peut-être de stipuler pour eux une relation R'.

Certaines motivations des approches externalistes viennent du souci de rendre l'histoire des sciences intelligible. Ainsi, Putnam affirme que nous devrions supposer que le premier Niels Bohr avait d'abord fait référence aux électrons dans le sens de la théorie des quanta, à moins de « rejeter toutes ses croyances de 1900 comme totalement fausses » (Putnam, 1988a), au même titre, peut-être, que les croyances que quelqu'un pourrait avoir au sujet des anges, conclusion évidemment absurde. Il en va de même pour les chimistes antérieurs à Dalton, lorsqu'ils parlaient d'atomes. Et peut-être devrions-nous dire pour les mêmes raisons que les chimistes antérieurs à Avogadro faisaient référence à ce que nous appelons des atomes et des molécules, même si pour eux les termes étaient apparemment interchangeables.

L'analyse de Putnam part du principe que des termes comme électron appartiennent au même système que maison, eau et les anaphores pronominales, de sorte que les conclusions relatives à électron valent pour des notions appartenant à cette dernière catégorie. Ce présupposé semble implicite dans sa proposition selon laquelle « déterminer la complexité intrinsèque d'une tâche c'est demander : Quelle est sa difficulté dans le cas le plus dur ? », « le cas le plus dur » en ce qui concerne « même référence » ou « même signification » étant offert par des concepts tels que vitesse ou électron en physique. Mais cette hypothèse est douteuse. L'étude du langage devrait chercher à élaborer un tableau plus différencié que cela, et ce qui est vrai des constructions techniques de la faculté épistémique pourrait ne pas l'être du lexique du langage naturel. Supposons que nous acceptions néanmoins l'hypothèse de Putnam. Admettons de surcroît qu'on a bien le droit de s'intéresser à l'intelligibilité du discours scientifique dans le temps ; il reste qu'un tel intérêt ne saurait servir à fonder une théorie générale de la signification ; ce n'est après tout qu'un intérêt parmi d'autres, et qui n'a rien de primordial pour l'étude de la psychologie humaine. Qui plus est, il existe des paraphrases internalistes. Ainsi, nous pourrions dire que, dans son premier usage, Bohr exprimait des croyances qui étaient littéralement fausses parce qu'il n'existait rien du genre de ce qu'il avait en tête lorsqu'il faisait référence aux électrons ; mais que son image du monde et la façon dont il l'articulait ressemblaient structurellement assez à ses conceptions ultérieures pour que l'on puisse distinguer ses croyances au sujet des électrons de croyances au sujet des anges. Mieux encore, cela semble être une manière sensée de procéder.

Pour prendre un exemple beaucoup plus simple tiré de l'étude du langage, examinons un débat vieux d'une trentaine d'années sur la nature des unités phonologiques. Les phonologues structuralistes postulaient des segments (phonèmes) et des traits phonétiques dotés d'un certain ensemble de propriétés. Les phonologues générativistes affirmaient que de telles entités n'existent pas et que les éléments réels ont des propriétés quelque peu différentes. Supposons que l'une de ces approches semble la bonne (la seconde, disons). Les phonologues structuralistes se référaient-ils, par conséquent, aux segments et aux traits dans le sens où le faisait la phonologie générative ? Sûrement pas. Ils le niaient absolument, et ils avaient raison de le faire. Leur discours était-il du charabia ? Encore une fois, sûrement pas. La phonologie stucturaliste est intelligible ; à l'exclusion de l'hypothèse qu'il existe des entités du genre postulé par elle, une grande partie de la théorie phonologique structuraliste peut être réinterprétée à l'intérieur de la phonologie générative et ses résultats y être transposés pour l'essentiel. Il n'y a pas de principe régissant la manière de procéder ou servant à déterminer la « similitude de croyance » entre les deux écoles de pensée ou quelles idées et croyances elles avaient en commun. Il est tantôt utile de relever des ressemblances et de reformuler des idées, tantôt non. La même chose vaut pour le premier et le dernier Bohr. Rien de plus explicite n'est exigé pour assurer l'intégrité de l'entreprise scientifique ou pour se faire une idée convenable du progrès vers la vérité au sujet du monde, dans la mesure où celle-ci relève des aptitudes cognitives de l'homme.

Notons qu'une analyse menée en ces termes, qui évite les hypothèses externalistes quant à la fixation de la référence, est compatible avec les intuitions de personnalités respectées. Le débat autour de la signification d'électron, eau, etc., nous ramène en arrière dans le temps, mais il peut aussi bien nous projeter dans l'avenir. Considérons, par exemple, la question de savoir si les machines peuvent penser (comprendre, faire des projets, résoudre des problèmes, etc.). Selon l'argumentation externaliste classique, la question devrait être réglée par la vérité au sujet de la pensée : quelle est l'essence de ce que fait Peter quand il pense à ses enfants, résout une équation du second degré, joue aux échecs, interprète une phrase ou décide de mettre ou non un imperméable ? Mais ce n'est pas ainsi que Ludwig Wittgenstein et Alan Turing voyaient les choses, pour prendre deux exemples éminents. Pour Wittgenstein, la question de savoir si les machines pensent ne peut être sérieusement posée : « Nous ne pouvons dire qu'il pense que d'un être humain et de ce qui lui ressemble » (Wittgenstein, 1958), peut-être les poupées et les esprits ; c'est de cette manière qu'on utilise l'outil. Turing, dans son article de 1950, devenu un classique, écrivait que la question de savoir si les machines peuvent penser « est peut-être trop dénuée de sens pour mériter d'être discutée. Je crois néanmoins qu'à la fin du siècle l'usage des mots et l'opinion publique cultivée auront tellement changé que l'on pourra parler de machines pensantes sans s'attendre à être contredit » (Turing, 1950).

Wittgenstein et Turing n'adoptent pas l'explication externaliste classique. Pour Wittgenstein, les questions sont tout simplement stupides : les outils sont utilisés tels qu'ils sont ; et si l'usage change, c'est le langage qui a changé, celui-ci n'étant rien de plus que la manière dont nous utilisons les outils. Turing parle d'une modification du langage de « l'opinion publique cultivée » au fur et à mesure que les intérêts et les préoccupations changent. Dans les termes qui sont les nôtres, nous dirons qu'il se produit un déplacement des LI que décrit Wittgenstein vers de nouveaux LI dans lesquels le mot penser sera éliminé en faveur d'un nouveau mot s'appliquant aux machines aussi bien qu'aux humains. Demander en 1950 si les machines pensent avait autant de sens que demander si les avions et les gens (ceux qui pratiquent le saut en hauteur, disons) volent réellement ; en anglais, les premiers le font, mais non les seconds (sauf métaphoriquement) ; en hébreu, aucun ne le fait ; en japonais les deux le font. De tels faits ne nous disent rien de la question (absurde) posée, mais nous renseignent uniquement sur des variations de LI, marginales et plutôt arbitraires. La question de savoir ce qu'atome signifiait avant Dalton, ou électron pour Bohr avant 1900, semble comparable, pour une part importante, à la question de ce que penser signifiait pour Wittgenstein et Turing ; pas entièrement comparable, car on ne peut probablement pas considérer que penser, atome et électron appartiennent à un LI homogène. Dans tous ces cas, le point de vue internaliste semble en conformité non seulement avec les intuitions de Wittgenstein et de Turing, mais avec une description de ce qui se laisse voir ou de ce qui pourrait se passer à mesure que les circonstances et les intérêts varient.

On objectera peut-être que, en raison de leurs succès explicatifs, les théories sémantiques récentes rendent caduques les intuitions de Wittgenstein et de Turing. Cette idée ne semble cependant pas très prometteuse ; c'est donner à ces succès une force qu'ils n'ont pas. D'une façon générale, nous avons peu de raisons de croire à présent qu'il y ait davantage qu'un assemblage wittgensteinien de détails au-delà du domaine de l'investigation internaliste, laquelle est néanmoins beaucoup plus riche et instructive que ne le supposaient Wittgenstein, John Austin (1962) et d'autres.

La recherche naturaliste s'arrêtera toujours au seuil de l'intentionnalité. Dans ces termes au moins, « l'intentionnalité ne sera pas réduite et ne disparaîtra pas », comme le dit Putnam, et « le fait de parler une langue » demeurera non « explicable théoriquement » (Putnam, 1988a, p. 1). L'étude des systèmes C-R, y compris la « sémantique internaliste », semble pour le moment la forme de recherche naturaliste la plus prometteuse, et son programme de recherche actuel obtient des résultats plutôt satisfaisants ; la compréhension des systèmes de performance est plus rudimentaire, mais elle reste dans le champ de la recherche, à certains égards du moins. Ces approches posent des types de problèmes familiers à toutes les sciences naturelles, mais aucun qui semble qualitativement différent. En en poursuivant l'étude, nous pouvons espérer apprendre beaucoup de choses sur les mécanismes qui servent à articuler les pensées, à les interpréter et ainsi de suite. Ces approches n'abordent pas un certain nombre d'autres questions, mais il reste à démontrer que ce sont de vraies questions et non de pseudo-questions pointant des sujets de recherche que l'on espèrerait étudier, mais guère plus.

http://www.chomsky.fr