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Réponse de Pierre Pica aux dossiers du "Monde des livres", à propos de la visite de Noam Chomsky à Paris (envoyé à la rédaction du Monde le mercredi 23 juin)

Mercredi 30 juin 2010

Le dossier du Monde des livres sur Noam Chomsky (daté du vendredi 4 Juin 2010) est très étrange tant il contient d'éléments plus ou moins imaginaires : ce qui est vrai est anecdotique et franchement inintéressant (couleur de la chemise, jeans, etc). Rien de substantiel sur les nombreux sujets abordés par Noam Chomsky durant quatre conférences, au Collège de France, au CNRS ou à la Mutualité.

Alors, « paumé », le journaliste du Monde, « préoccupé » par la recapitalisation du journal (où il joue un rôle important me dit-il), ou manipulateur ? Peut-être tout simplement la triste condition de beaucoup de journalistes aujourd'hui, ainsi décrite par François Ruffin : « recopier l'AFP, produire vite et mal, imiter les concurrents, critiquer les livres sans les lire, ne surtout plus penser, trembler devant sa hiérarchie ». Je tiens toutefois à signaler que certains journalistes ont fait un très bon travail sur la venue de Chomsky, comme le démontre le dossier dans le numéro du journal "La Croix" daté du 3 juin 2010. Tentons ici de corriger certaines des plus flagrantes bêtises dont l'article fait étalage, puis de décrypter le dossier du Monde des livres.

Correction des bêtises

Je n'ai pas été sollicité « pour faire la révolution chomskyenne à Paris », où la linguistique générative est relativement bien représentée.

Noam Chomsky n'a pas refusé d'entretien au Monde. Tout cela avait de toute manière bien mal commencé, Hervé Morin, du Monde, n'ayant pu aborder pour ses lecteurs les travaux scientifiques de Noam Chomsky, il m'aiguilla vers M. Birnbaum qui m'expliqua qu'il n'avait pas besoin de mes services, puis, se ravisant à la toute dernière minute, tenta d'obtenir un entretien dans un agenda déjà totalement saturé.

Je n'ai jamais dit que les travaux politiques de Chomsky sont plus "faibles" que ses travaux scientifiques. Ils sont incommensurables : comme Chomsky l'explique lui-même, il n'y a pas de théorie profonde en politique comme on peut en trouver dans les sciences, ce qui veut dire que le peu de choses que l'on sait être vraies en politique sont très simples, mais cependant largement ignorées et ce à cause d'un travail de propagande largement pris en charge par l'intelligentsia (c'est le coeur du "problème d'Orwell" - qui, comme on sait, porte aussi sur notre relation à l'environnement et qui est donc le problème de “tous”).

Comme chacun pourra le vérifier en regardant la vidéo, il est faux de dire que seuls des étrangers ont posé des questions lors de la conférence scientifique du samedi 29 mai au matin. Cette conférence, où Chomsky a développé la très importante problématique de la "pauvreté du stimulus" en linguistique, ce qui nous ramène au problème de Platon (biologie) et au sujet duquel M. Birnbaum ne dit rien, a été suivie par plusieurs centaines de personnes sur place et sur internet grâce à la rediffusion en direct, sans compter les différés.

D'ailleurs, concernant cette conférence scientifique organisée conjointement par différents laboratoires et par le CNRS à mon initiative, j'en profite pour remercier tout le comité d'organisation, ainsi que l'Université Pierre et Marie Curie pour le lieu et les moyens vidéo. Les difficultés rencontrées ne sont pas spécifiques à Chomsky, et elles sont hélas désormais "normales" dans un contexte scientifique et politique tendu (réforme du CNRS, réforme des Universités, etc.), contexte d'ailleurs dont le lecteur ne saura rien non plus.

Je ne sais pas non plus où M. Birnbaum a lu ou entendu que Chomsky a traité Lacan de "malade mental". De façon générale, certains en France ont tendance à utiliser Chomsky comme une sorte de gourdin pour régler leurs comptes avec d'autres, ou pour ricaner des petites phrases et autres mots d'esprit : cela permet de ne pas aborder le fond, et de rester dans une superficialité déconcertante. Il n'y a qu'à voir l'ensemble des articles publiés dans Le Monde autour de la venue de Chomsky : on s'interroge sur son aspect révolutionnaire ou non, sur son utilité ou non, sur la faiblesse de ses propos ou non, sur sa marginalité ou non, mais cela sans substance, sans rien justifier si ce n'est que par des contre-vérités flagrantes pour qui prend cinq minutes pour se renseigner en allant directement aux sources.

En ce qui concerne l'affaire Faurisson, toujours ressassée, chacun pourra écouter sur YouTube ce qu'en dit Chomsky lui-même pendant son interview dans l'émission "Ce soir ou jamais" le 31 mai 2010, dont la transcription est en ligne sur le site chomsky.fr . Comme nous le rappelle La Jornada, la liberté d'expression n'est pas comprise par l'intelligentsia française aujourd'hui, et cela malgré ce qu'en disait Voltaire, très clair sur le sujet.

Décryptage du dossier à charge

Et pourtant a y regarder de plus près, l'ensemble du dossier monté par M. Birnbaum s'évertue à vouloir nous faire croire trois choses :

1. la pensée politique de Noam Chomsky ne serait pas d'actualité en France

Ce point est élégamment relayé par l'article de Jean-Claude Milner, auteur d'un petit pamphlet sur « L'absence de vie intellectuelle en France », qui, après nous avoir rappelé que Noam Chomsky « ne cache pas son mépris pour les intellectuels parisiens », nous rappelle (sans les expliciter) que deux traditions philosophiques et épistémologiques existent et se combattent, pour enfin nous révéler que [en France] « politiquement, Chomsky ne sert à rien ». On pourra se référer au livre d'entretiens de Jacques Bouveresse (avec Jean-Jacques Rosat), « Le philosophe et le réel », où est abordé avec grande clarté l'historique de ces traditions, parmi bien d'autres choses. Pour le reste, les affirmations de M. Milner sont tout simplement démenties par les milliers de personnes qui se sont pressées à la Mutualité et ailleurs.

Ce mythe de l'exception française pour le traitement de Chomsky posé comme axiome est en fait lié à un second axiome :

2. la pensée politique de Noam Chomsky serait liée à sa pensée linguistique

Malgré une série d'échanges que je regrette de lui avoir accordés (et que M. Birnbaum rapporte de façon anecdotiques et déformée) rien n'y fait : pour M. Birnbaum le lien entre "le problème d'Orwell" (politique) et "le problème de de Platon" (linguistique) que je suis censé avoir tenté d'élucider au restaurant avec Noam Chomsky, ce lien resterait une question sans réponse. L'article du Monde de Patrice Maniglier nous invite de façon plus prudente à y réfléchir à nouveau. Pourtant, j'avais pour ma part transmis un certain nombre de textes de Noam Chomsky à M. Birnbaum sur ce sujet, qui n'en a tenu aucun compte. Nous pouvons tout simplement citer Chomsky directement, dans un interview de 1986, où il est interrogé sur le lien entre ses opinions politiques et son travail scientifique : « Je présume qu'il y a un vague lien, mais certainement pas déductif. Quel que soit ce lien, il se trouve davantage au niveau des espoirs et des aspirations qu'à celui des résultats fermes ».

On voit facilement que découle de 1 et 2 la conclusion suivante :

3. la pensée linguistique de Noam Chomsky ne serait pas d'actualité en France

Après M. Milner qui évacue en une phrase les travaux méticuleux de Chomsky en matière politique, c'est au tour de Nicolas Weill de confirmer cette incompréhension pour les démonstrations étayées dans un article « Le Monde ignoré des indiens Pirahas » sur Daniel Everett dans le Monde des livres du 10 Juin 2010.

Bien sûr M. Weill n'est pas spécialiste de linguistique générative, et surtout n'y entend rien, mais pourquoi donc écrit-il cet article ? Les motivations de son admiration feinte pour M. Everett, dont il dit que les thèses sur « l'expérience immédiate » (des Pirahas) jouent un « rôle essentiel dans la réfutation des célèbres thèses de Noam Chomsky sur la grammaire universelle », se trouvent sur le blog des éditions de l'Herne : ce n'est qu'une façon pour lui d'exprimer sa détestation de Noam Chomsky. De la même façon, d'autres se réfèrent à des travaux mettant en doute la théorie de la relativité restreinte ou encore à des travaux supposés mettre à mal la théorie des cordes. Et le procédé est classique : on n'explique pas la théorie (on remplace cela par des considérations sur le "jeans bleu" d'un des théoriciens, ou sur ses gestes "en forme de chasse neige") mais on cite avec luxe détails des propos marginaux censés l'invalider. Le fait qu'une "théorie" linguistique du type de celle dont M. Weill fait la publicité implique l'absence de mémoire n'a bien sûr aucune importance : Chomsky évacué du paysage français, la France peut dormir en paix (écologie, politique, linguistique : rien trouve grâce aux yeux du Monde des livres).

L'ensemble du dossier et des problèmes intellectuels et scientifiques qu'il pose justifie un traitement approfondi (non picaresque) que nous ne croyons pas possible de développer plus en avant ici, sous peine de censure éditoriale, et que nous développerons sur le site français consacré aux travaux de Chomsky. Nous y expliciterons en particulier la particularité de la pensée et du travail politique de Noam Chomsky, et l'intérêt de cette explicitation pour l'apparente exception que représente la France, tout comme nous essaierons d'éclairer les enjeux et intérêts d'une théorie linguistique qui, au-delà du champ linguistique à proprement parler, implique la biologie, la physique et les mathématiques.

Pierre Pica est chargé de recherche au CNRS

Références

Birnbaum, Jean (2010) « Chomsky à Paris. Chronique d'un malentendu » in Le Monde des livres, daté du 4 Juin.

Bouveresse, Jacques (1998), « Le philosophe et le réel », Hachette, Paris.

Chomsky, Noam (1986), « Politics and Science » in C. Otero (2004)

Fuentes, Vilma (2010), « Noam Chomsky en Paris » in La Jornada daté du 13 Juin 2010.

Maniglier, Patrice (2010), « Le Savant et le militant, un petit "&" énigmatique » in Le monde des livres, 4 Juin 2010.

Manot, Elodie (2010), « Noam Chomsky, Leçons françaises », La Croix, daté du 3 Juin.

Milner, Jean-Claude, (2002) « Existe-t-il une vie intellectuelle en France », Verdier, Paris.

Milner, Jean-Claude (2010), « Il ne cache pas son mépris pour les intellectuels parisiens » in le Monde des livres daté du 4 Juin.

Otero, Carlos ed. (2004) Language and Politics, Black & Rose books, Montréal.

Ruffin, François (2003), Les Petits Soldats du journalisme.

Weill, Nicolas (2010), « Le monde ignoré des indiens pirahas, de Daniel Everett : la langue la plus étrange » in le Monde des livres daté du 11 Juin.

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