Syntaxe logique et linguistique : leur pertinence linguistique

Noam Chomsky

VOLanguage,1954

VF : Langages 2 (E. Coummet, O. Ducrot et J. Gattenoeds ed), 1966

L'article de Bar-Hillel dont on vient de lire une traduction a été l'objet, à peine paru, d'une réponse très vive de Chomsky.

Bien que le texte de Chomsky apparaisse avant tout comme une critique, on notera qu'il ne remet pas en question une des suggestions les plus originales (vu la date de la controverse) de l'article qu'il discute. Chomsky nous semble admettre qu'il y a, entre les éléments d'une langue, des relations proprement linguistiques, qui ne se réduisent pas pourtant à la simple co-occurrence dans un corpus: Bar-Hillel les avait appelées transformationnelles, en englobant dans ce terme la synonymie, l'inférence, le rapport actif-passif, etc. Tout ce que nie Chomsky, c'est que les théories de Carnap (la syntaxe et la sémantique logiques) puissent servir à repérer dans l'expérience, et même simplement à décrire, ces relations. On peut penser que la théorie des grammaires génératives - élaborée par Chomsky par la suite - vise à fournir un cadre où l'on peut décrire, de façon simple et formelle, certaines au moins des relations transformationnelles. Quant à leur repérage empirique, le reproche fait par Chomsky à Bar-Hillel, est couramment fait, aujourd'hui, aux grammaires génératives; on regrette qu'elles n'apportent pas de critères précis justifiant qu'un énoncé soit considéré comme dérivé d'un autre, et qu'elles s'en remettent pour cette justification à "un sentiment linguistique" dont les linguistes européens dénoncent volontiers l'imprécision. Pour nous résumer, Chomsky, s'il refuse la solution de Bar-Hillel, accepte ses problèmes; il tentera plus tard de résoudre l'un d'entre eux (celui de la description) et se verra reprocher de n'avoir pas su résoudre le second (celui du repérage empirique).

Dans un article récent, Bar-Hillel [1] a traité du rapport entre linguistique et logique; les linguistes, y disait-il, faute d'avoir tenu compte des acquisitions de la syntaxe logique et de la sémantique, avaient limité trop étroitement leurs recherches, et étaient tombés dans plusieurs erreurs. En particulier, affirme Bar-Hillel, ils ont essayé d'obtenir les relations de synonymie, et les règles dites " de transformation " (comme la relation entre l'actif et le passif), à partir d'études purement distributionnelles, et ils ont hésité à s'appuyer, dans l'analyse linguistique, sur des considérations relatives à la signification. S'il s'agit d'évoquer l'intérêt que présentent pour les linguistes la signification ou les règles de transformation, personne ne trouvera rien à y redire; mais que la syntaxe logique et la sémantique [2] (du moins dans la mesure où nous les connaissons) puissent convenir à leur étude, on peut en douter fortement. Je pense qu'en examinant de plus près les hypothèses et les objets de la syntaxe logique et de la sémantique, on verra que l'espoir d'appliquer les résultats obtenus dans ces domaines à la solution de problèmes linguistiques est illusoire.

Bar-Hillel résume l'essentiel de son propos, lorsqu'il présume, dans ce qui suit, l'existence de liens entre la linguistique et la syntaxe logique (pp. 236-237) :

Il existe une conception de la syntaxe, due à Carnap, qui est purement formelle (structurale) et adéquate en un sens où la conception dominante chez les linguistes structuralistes américains ne l'est pas. Cette conception entraine une certaine fusion entre grammaire et logique, la grammaire traitant, pour parler schématiquement, la partie formationnelle de la syntaxe, et la logique sa partie transformationnelle. La relation de COMMUTABILITÉ peut être une base suffisante pour l'analyse formationnelle, mais l'analyse transformationnelle exige des relations supplémentaires, comme celle de conséquence formelle.

Plus loin, il exhorte les linguistes à "suivre l'exemple de Carnap", et même à le dépasser, en introduisant des notions sémantiques, en vue d'aboutir, sans doute, à une théorie encore plus adéquate [3].

La manière, affirme-t-il en particulier, dont la majorité des linguistes conçoit la syntaxe, ne peut permettre de définir et d'analyser avec fruit des relations telles que la relation entre oculisteet médecin des yeux, et la relation entre l'actif et le passif; les conceptions de la syntaxe logique conviendraient au contraire, selon lui, à ces fins. D'où vient cette " adéquation plus grande " de l'approche proposée? Elle résulte de ce que cette approche ajoute certaines notions primitives à celles qu'utilise ordinairement la théorie linguistique. (Les notions primitives d'une théorie sont celles qui ne sont pas analysées à l'intérieur de la théorie mais qu'on tient pour accordées, pour bâtir ensuite sur elles la théorie.) Mais que sont en fait ces notions primitives? L'une est celle de conséquence formelle, par exemple la relation entre l'actif et le passif. Or si nous tenons la relation de conséquence pour une relation primitive non analysée qui se présente précisément dans les cas que nous voudrions considérer comme des " transformations grammaticales " [4], (comprenant par exemple le cas de l'actif-passif), comment s'étonner alors si la conception de la syntaxe fondée sur cette notion primitive se révèle propre à fournir des relations comme celles de l'actif-passif? En fait, il suffira de poser cette seule notion primitive; point n'est besoin d'y ajouter une élaboration théorique supplémentaire. De même, si une de nos notions primitives est la notion : " synonyme ", et si elle se vérifie précisément dans les cas où nous voulons qu'elle le soit, par exemple, entre oculiste et médecin des yeux, mais non entre Washingtonet la capitale des États-Unis, alors, certes, on n'aura aucune difficulté à établir que oculiste et médecin des yeux sont liés par cette relation. Mais, on le voit sur-le-champ, il n'est guère à propos ici de s'en référer à Carnap, a la syntaxe logique, et à la sémantique. En fait, on n'emprunte à Carnap aucun de ses résultats; on retient seulement sa croyance à une clarté intrinsèque de notions comme " conséquence formelle " et " synonymie ", croyance qui l'autorise à construire des théories variées où ces notions jouent le rôle de termes primitifs dont l'analyse n'est pas requise. Naturellement, une fois qu'on a construit sur elles, en les prenant comme notions primitives, un système sémantique, il leur manque tout autant qu'auparavant d'avoir été expliquées, clarifiées et soumises à une analyse opérationnelle. Bar-Hillel semble certes l'avoir reconnu, puisqu'il ajoute à l'affirmation citée plus haut : " Puisque c'est en vue de l'analyse distributionnelle qu'ont été principalement développées les techniques modernes d'enquête, il faudra créer, dans un nouvel esprit, des techniques d'enquête précises, pour établir la synonymie et autres propriétés semblables. " Mais cette injonction faite aux linguistes de mettre au point des techniques d'enquête portant sur la synonymie, ne modifie en rien le problème, et elle n'a ni plus ni moins de portée que si rien n'avait été fait en syntaxe logique et en sémantique [5]. La relation entre oculisteet médecin des yeux serait certainement beaucoup plus claire, si nous pouvions rendre compte de la synonymie, de façon adéquate et opérationnelle, en termes de comportement, mais est-il bien nécessaire d'étudier la sémantique pour se convaincre de ce truisme? Puisque la sémantique tient cette notion pour accordée, au titre de notion primitive non analysée, et que les techniques d'enquête ne font pas partie de son domaine, il ne sert à rien ici, semble-t-il, de s'en référer à elle. Bien qu'il nous soit impossible de pénétrer dans les ramifications des systèmes soigneusement construits par Carnap, il sera utile d'en mentionner certains caractères particulièrement révélateurs. Dans les différentes formulations qu'il a données de ses théories sémantiques, Carnap donne à son développement des points de départ différents; mais il admet, dans chaque cas, une certaine notion de la " synonymie cognitive " (c'est-à-dire la relation entre oculisteet médecin des yeux) [6]. Ainsi, aucune de ces théories ne fournit, à qui ne les possède déjà, ni une analyse, ni une claire compréhension de cette notion. En syntaxe logique, le caractère formel de la notion d'analyticité (comme de la notion de synonymie) repose essentiellement sur le fait qu'on peut déterminer, en dressant des listes, le contenu des différentes classes de termes (logiques et descriptifs) et les propriétés particulières formelles (c'est-à-dire typographiques) qui caractériseront l'analyticité [7]. Mais si le vocabulaire s'étend au-delà de la logique, et si sa partie " descriptive " inclut des termes tels que rouge, bleu, et coloré, alors nous devons rendre compte de la validité de l'inférence qui va de Ceci est rougeà Ceci n'est pas bleuou Ceci est coloré(si nous avons décidé d'une manière ou d'une autre qu'il s'agit là d'une inférence valide). La syntaxe logique se contente d'une recommandation générale : il faut énumérer les inférences en question sous forme de postulats (appelés postulats de signification [8]) du système linguistique en question. Dans chaque formulation de ces théories, nous possédons ainsi, pour caractériser la synonymie, un procédé qui se ramène à établir une liste, propre au langage donné, des expressions synonymes dans ce langage. Cette liste se présente, soit comme un ensemble de postulats de signification, soit sous une autre forme - par exemple, une liste de " règles sémantiques ".

Au début de son article, Bar-Hillel affirme qu'il existe, au-delà des procédures distributionnelles, certaines "procédures structurales " rigoureuses beaucoup plus puissantes, et que les linguistes avaient négligées, faute de connaître la syntaxe logique. Il importe de s'en rendre compte, cette procédure structurale rigoureuse que les linguistes sont exhortés à ne pas négliger plus longtemps, n'est rien d'autre que la procédure esquissée ci-dessus (établir une liste des synonymes et une liste des propriétés formelles qui déterminent l'inférence valide). Si un linguiste a des scrupules lorsqu'il établit ou utilise de quelque manière le fait queoculisteet médecin des yeuxsont synonymes, il peut s'épargner, en recourant à une procédure formelle, la crainte de tomber dans le mentalisme : qu'il énonce ce fait sous forme d'un postulat de signification. Et s'il s'inquiète de savoir pourquoi Un oculisteest un médecin des yeux est un postulat de signification, alors que Washington est la capitale des États-Unisne l'est pas, il peut tenir pour certain qu'il existe une procédure rigoureuse pour établir cette distinction : à savoir qu'on mettra la première phrase sous la rubrique " postulats de signification " et qu'on n'y mettra pas la seconde. C'est là une procédure ad hoc pour classer et caractériser les éléments des langages particuliers, et il est clair qu'elle ne sera d'aucun secours pour les linguistes qui voudraient connaître les RAISONS GÉNÉRALES permettant d'établir, dans chaque cas particulier, ces classes et ces relations. Si nous disposons d'une explication opérationnelle de la synonymie ou de la transformation, cette procédure formelle et rigoureuse consistant à dresser des listes arbitraires n'est pas nécessaire; et si nous ne disposons pas d'une telle explication opérationnelle, cette procédure, bien que formelle au sens littéral, n'est évidemment d'aucune utilité.

Le mot " formel " a joué un rôle assez crucial dans cette discussion. Ainsi, Bar-Hillel assure les linguistes que la syntaxe logique est formelle, et que la relation actif-passif est une relation de conséquence formelle. Ceci est vrai, mais comme nous l'a montré un examen plus sérieux, n'a qu'un bien mince intérêt pour la linguistique. Le mot " formel " a des connotations trompeuses. Dire qu'une relation est formelle, c'est dire tout simplement qu'elle relie des expressions linguistiques. En ce sens, la relation actif-passif est formelle, mais telle est aussi la relation " plus-long-de-cinq-mots " qui est vraie par exemple des phrases Jean n'est pas venu à la maisonet Jean est venu. Puisqu'on proclame que la syntaxe logique a pour avantage d'être plus adéquate, on pourra être surpris en s'apercevant que la syntaxe logique ne nous donne pas le moyen de déterminer laquelle de ces relations formelles (actif-passif, ou plus-long-de-cinq-mots) doit être considérée comme une relation de conséquence formelle. De la même manière, la sémantique moderne ne nous offre pas de moyen de déterminer si la synonymie (qui est aussi si vous voulez une relation syntaxique formelle, puisqu'elle porte sur des expressions linguistiques) se vérifie pour les couples oculisteet médecin des yeuxou oculisteet cheval. Le problème est le suivant : ces relations sont bien formelles en ceci qu'elles relient des expressions linguistiques, mais cela n'entraine pas, pour autant que nous le sachions, qu'elles soient telles qu'une étude systématique des expressions linguistiques suffirait, par elle-même, à déterminer les expressions linguistiques pour lesquelles elles sont vérifiées. Ainsi, la syntaxe logique et la sémantique ne fournissent pas de moyen pour déterminer les relations de synonymie et de conséquence. La linguistique ne peut attendre de ces disciplines d'autre secours que les remarques suivantes : la conséquence est une relation entre phrases, et la synonymie une relation entre mots; et si nous connaissions les résultats de l'analyse linguistique avant qu'une telle analyse soit entreprise, nous pourrions dresser une immense liste de synonymes et d'inférences valides. Il n'y a derrière le mot " formel " que cette trivialité.

Mon point de vue trouve de quoi se justifier dans cette seule observation, mais profitons-en pour dissiper une illusion de moindre importance. Les listes en question, pourrait-on objecter, n'atteindraient pas des dimensions qui en rendent le maniement impraticable, et au moins en ce qui concerne la conséquence formelle, il suffirait de donner des règles pour certaines " particules logiques " comme et, non, tous[9]. En réalité, un fait nous montrera à lui seul qu'il ne faut pas sauter aveuglément des systèmes mathématiques au comportement linguistique ordinaire : la divergence bien connue entre la particule exprimant en logique l'implication matérielle et le if-thenanglais (qui semble ne donner un énoncé vrai que si le contenu de l'antécédent et celui du conséquent sont liés d'une certaine manière). De plus, il existe des cas où il apparaît clairement que certains types d'inférence ne sont pas formulables en termes syntaxiques, sinon au sens tout à fait trivial ou toute expression, donc toute inférence, peut être formulée, et par suite placée dans la liste appropriée; l'inférence de Ceci est rougeà Ceci est coloréen est un exemple excellent. Ou bien considérons un cas signalé par Goodman [10]. De Tout beurre fond à 150°nous pouvons inférer Si ce morceau de beurre avait été chauffé à 150°, il aurait fondu. Mais de Toutes les pièces qui étaient dans ma poche le Jour de la Victoire étaient en argentnous ne pouvons inférer Si ce penny avait été dans ma poche le Jour de la Victoire, il aurait été en argent. Cependant, les deux inférences ont la même " structure logique ". S'il est besoin d'un autre exemple, soit deux expressions syntaxiquement identiques : L'homme est grand et mince, et Le drapeau est blanc et noir : de la première, nous pouvons inférer L'homme est grand, de la seconde, nous ne pouvons inférer Le drapeau est noir; personne ne dirait que la page d'un journal est noire [11]. On peut assurément multiplier de tels exemples.

Nous pouvons, à la lumière de ce que nous avons dit plus haut, revenir sur la déclaration suivante de Bar-Hillel : " Carnap a montré que même les aspects transformationnels de la syntaxe peuvent être décrits sans faire appel à la signification. " Il est clair que Carnap n'a rien " montré " du tout au sujet de l'inférence dans le langage ordinaire (sauf en un sens trivial), et il serait sans nul doute le premier à admettre. Carnap avait élaboré certains langages " artificiels " dans lesquels les " règles de transformation " peuvent être exprimées sous forme purement syntaxique, c'est-à-dire typographique. Une telle entreprise présentait pour la logique un grand intérêt, puisqu'un traitement syntaxique de ce genre a été et continue d'être la source d'immenses progrès pour la logique ainsi que pour l'étude des fondements des mathématiques. Mais cela ne nous apprend rien sur l'inférence dans le comportement linguistique ordinaire. ll se peut très bien que ce qui passe pour inférence dans le discours quotidien ne puisse être exprimé qu'en termes de signification. Quant à savoir quelle est la nature de l'inférence dans les langages naturels, c'est à peine si nous pouvons même poser vraiment la question actuellement, puisque nous n'avons presque aucune connaissance méthodique de l'inférence ou de la signification dans le comportement linguistique ordinaire, et que nous ne devons pas attendre d'une étude visant à donner aux mathématiques des fondements nouveaux et plus profonds, qu'elle nous en apprenne davantage la-dessus.

Bar-Hillel suggère que la confusion entre signification et référence peut avoir conduit les linguistes à ne tenir aucun compte de la SIGNIFICATION, qui est leur objet propre, parce que des problèmes touchant à la RÉFÉRENCE (vérité, etc.) ne tombent pas dans le domaine de la linguistique. Des deux branches de la sémantique, la théorie de la référence et la théorie de la signification, seule la seconde présente, selon lui, un intérêt réel pour les linguistes.

De plus, lisons-nous, " étant donné la situation de ce domaine au moment où il écrivait, les reproches qu'adressait Bloomfield à la sémantique et à l'usage de la signification pour la description linguistique étaient justifiés; mais ils ne portent plus contre la forme rénovée qu'ont donnée à cette science Tarski, Carnap, Quine, etc. ". Cette remarque donne une fausse idée du domaine de la sémantique. La distinction entre la théorie de la référence et la théorie de la signification est importante, mais en fait, Carnap est le seul parmi les logiciens susnommés, à avoir tenté de construire une théorie de la signification. Tentative dont nous avons parlé plus haut : elle est, avons-nous vu, radicalement inadéquate pour la linguistique, et la raison en est que les notions qu'elle tient pour accordées sont celles précisément que le linguiste voudrait voir analyser. L'œuvre de Tarski est tout entière consacrée à la théorie de la référence. Quine ne parle de la théorie de la signification, que pour en dire qu'elle se trouve dans l'état même qui rebutait Bloomfield. Bar-Hillel cite les Notes de Quine sur existence et nécessité[12] pour illustrer le travail qui a donné à la sémantique une nouvelle vie, et qui permet maintenant aux linguistes d'user librement de la signification. Cependant, Quine est si loin, dans cet article, de soutenir cette position qu'il peut affirmer que " La relation de synonymie... exige une définition ou un critère en termes psychologiques et linguistiques. Une telle définition, qui jusqu'ici n'a peut-être même pas été esquissée, serait une contribution fondamentale à la fois pour la philologie et la philosophie ". Cet article, il est vrai, fut écrit avant que Carnap tente dans Meaning and Necessityde construire une théorie de la signification. Pour découvrir quelle a été, à la lumière de l'œuvre plus récente de Carnap, la position ultérieure de Quine, il nous faut seulement consulter l'autre article de Quine que Bar-Hillel cite plus loin, " Two dogmas of empiricism [13] ". C'est peut-être l'attaque la plus mordante de Quine contre les formulations courantes de la théorie de la signification données par Carnap et d'autres auteurs. Après avoir remarqué que les termes " signification ", " synonymie ", et " analyticité " se définissent les uns par les autres, Quine conclut : " Mais, bien qu'il soit raisonnable a priori d'en admettre l'existence, on n'a pas encore tracé une limite entre énoncés analytiques et synthétiques.

Qu'il y ait une telle distinction à établir, c'est un dogme non empirique des empiristes, un article de foi métaphysique. " Nous lisons un peu plus haut : " On pourrait concevoir qu'il soit utile de faire appel, pour clarifier l'analyticité, à des langages hypothétiques, dont la simplicité est artificielle, si les facteurs mentaux, culturels, ou relevant du comportement, qui déterminent l'analyticité étaient, quels qu'ils puissent être, schématisés de quelque manière dans le modèle simplifié; mais il est peu vraisemblable qu'un modèle qui prend l'analyticité simplement comme un caractère irréductible puisse éclairer l'analyticité. " Étant donné que ces deux termes se définissent l'un par l'autre, nous pouvons substituer "synonymie" à "analyticité" dans les citations précédentes. Alléguer Quine et Tarski en faveur d'une théorie de la signification, c'est montrer par là même qu'on confond signification et référence, puisque c'est en théorie de la référence que Tarski et Quine ont réalisé une œuvre importante. C'est la branche où a été accompli un réel progrès; mais c'est aussi celle qui a le moins d'intérêt pour les linguistes.

Il apparaît à l'évidence que la syntaxe logique et la sémantique ne peuvent rapprocher le linguiste d'une conception plus adéquate de la synonymie ou de la transformation. Mais, pourrait-on dire, il y a, dans la théorie linguistique, d'autres secteurs ou intervient la signification et dont les problèmes peuvent être résolus par la syntaxe logique et la sémantique. Bar-Hillel affirme en effet que, grâce aux techniques plus puissantes de la syntaxe logique, les linguistes pourront se dispenser de prendre en considération la signification, alors que les techniques distributionnelles ne leur permettraient pas d'en faire autant. Il se réfère explicitement à ce que dit Harris (Methods in structural linguistics, p. 8, note 7) à propos de la base distributionnelle pour la division en morphèmes de boiling, princeling, sight; mais il n'y a rien, dans l'approche de Carnap, qui suggère un moyen de répondre à de telles questions. Lorsque l'analyse linguistique d'un langage réel suggère une solution pour un problème déterminé, il est assez facile de construire des langages artificiels où se trouve illustrée cette solution; mais rien, dans la conception de Carnap, ne nous indique lequel de ces langages artificiels serait un modèle correct pour le langage analysé; c'est seulement si nous savions résoudre le problème que nous saurions comment choisir le modèle convenable. Rien ne sert d'affirmer que les modèles semblent avoir une utilité dans d'autres domaines. ll faut démontrer que, pour le cas considéré, les langages artificiels peuvent apporter quelque lumière. On peut concevoir qu'à des constructions du style de celles de Carnap soient dus un jour de nouveaux aperçus sur ces problèmes, mais c'est à celui qui construit des modèles qu'en incombe la preuve. Pour des raisons que je vais maintenant exposer, il me semble douteux qu'il en soit jamais ainsi.

Ce qui fait ici difficulté vient, en grande part, de deux analogies, l'une présentée par Bar-Hillel, l'autre par Carnap. Bar-Hillel affirme que linguistes et logiciens font essentiellement la même chose.

Tous deux essaient, pour l'essentiel, de construire des systèmes linguistiques qui se trouvent, d'une certaine manière, en correspondance avec les langages naturels... Mais le linguiste juge de l'adéquation des langages qu'il bâtit selon l'étroitesse de cette correspondance... le logicien se souciera au contraire, avant tout, d'autres aspects de son système : sera-t-il maniable? scientifiquement fécond? la déduction et le calcul y seront-ils faciles à conduire? le logicien ne s'intéresse ainsi qu'en second lieu à la correspondance étroite du système avec le langage naturel.

Ainsi la différence est de degré plutôt que de nature, et c'est apparemment ce qui fait penser a Bar-Hillel qu'il est légitime de tirer des conclusions sur les langages naturels à partir de systèmes construits pour l'étude des fondements des mathématiques ou de la science. Mais on pourrait aussi bien affirmer qu'un auteur de science-fiction ou un peintre abstrait fait à peu près la même chose qu'un physicien, et qu'à. partir des créations des deux premiers, on peut tirer des conclusions sur les descriptions du second. Car si on peut dire d'un linguiste qu'il construit des systèmes linguistiques artificiels, c'est seulement au sens où un physicien décrit le comportement d'objets dans un monde artificiel.

L'analogie inexacte avancée par Bar-Hillel dérive, je pense, d'une analogie malheureuse présentée par Carnap. Dans l'introduction à The logical syntax of language, Carnap affirme que " la propriété syntaxique d'un langage naturel, comme l'anglais... est mieux représentée et explorée si on le compare avec un langage construit, pris pour système de référence ". Et plus loin (p. 8) :

L'analyse directe de ces [langages naturels], qui a eu jusqu'ici une place prédominante, doit inévitablement échouer, de même qu'un physicien irait à l'échec s'il essayait de faire porter directement ses lois sur les choses naturelles, - arbres, pierres, etc. Dans une première étape, le physicien rattache ses lois aux plus simples des formes construites : un levier mince et droit, un pendule simple, des masses ponctuelles, etc. Ensuite, grâce aux lois se rapportant à ces formes construites, il est en mesure d'analyser en ses éléments appropriés le comportement compliqué des corps réels, et ainsi d'en être maître.

C'est en plusieurs sens qu'on peut dire d'un physicien qu'il a affaire à des situations idéalisées. D'une part, il s'occupe d'objets simples dans son laboratoire, comme de boules roulant le long d'un plan incliné, plutôt que d'avalanches se déchaînant sur un flanc de montagne; il essaiera d'expliquer ce dernier phénomène en le considérant comme un cas complexe où se conjuguent les lois établies pour des objets simples. Mais son procédé repose sur l'hypothèse, qu'il essaiera de vérifier par tous les moyens, que les objets complexes suivent en dehors du laboratoire les mêmes lois que suivent au laboratoire les objets simples : tous ces objets font partie du même univers; composés de matière, ils ont les mêmes propriétés fondamentales. Cette hypothèse se justifie en ce qu'elle réussit à expliquer les phénomènes naturels, à prévoir le comportement des objets complexes, et à pouvoir agir sur eux. D'autre part, quand un psychologue observe le comportement de rats en laboratoire, nous sommes moins portés à accepter l'hypothèse que les lois qui gouvernent ce comportement, gouvernent aussi le comportement de rats dans le monde extérieur, ou celui d'êtres humains dans des situations sociales. Cependant, il n'est pas déraisonnable dans de nombreux cas, de maintenir même cette hypothèse, puisque, après tout, ce sont les mêmes organismes qui sont en jeu; nous sommes assurés, du moins, que nous apprenons ainsi quelque chose sur le comportement animal, ne serait-ce que la manière dont il se présente dans des conditions inhabituelles. Mais pour ce qui est des langages artificiels explorés par Carnap dans son laboratoire logique, on a, de prime abord, peu, ou peut-être pas, de raisons de les considérer comme comparables aux langages réels, parlés dans le monde extérieur. La boule descend le long du plan incliné, les rats se comportent de telle manière; autant de faits qui se constatent; alors qu'un langage artificiel a, lui, toutes les propriétés que veut lui communiquer son créateur.

En un autre sens, le physicien construit ses lois à l'aide d'éléments idéaux (corps rigide, vide parfait), qu'on ne rencontre nulle part, même au laboratoire. Mais il construira des expérimentations qui en viendront à correspondre de plus en plus près aux conditions idéales, et il ne sera pas satisfait avant d'avoir montré qu'on approche de plus en plus étroitement des lois établies pour le cas idéal, au fur et à mesure que se réduit la distance entre les conditions expérimentales et le cas idéal, cette diminution étant MESURABLE. De la même manière, il essaie de donner une explication PRÉCISE des écarts par rapport à ce cas idéal, à l'aide de notions ayant un sens physique, comme les effets mesurables et calculables du frottement, de la résistance de l'air, et des limitations imposées par son matériel, - toutes notions qui font partie de la théorie physique. Si, une fois mesuré l'écart par rapport au modèle idéal, on n'en trouve (dans les limites imposées par le matériel), aucune explication précise, la théorie sous-jacente est rejetée. Ici encore, on n'a pas le droit de rapprocher ces modèles de ceux dont on dit qu'ils sont indispensables pour résoudre les problèmes que pose l'analyse des langages naturels. Nous ne pouvons mesurer les écarts entre le fonctionnement des langages réels et celui des systèmes artificiels que nous inventons. Nous n'avons pas de moyen de savoir si un langage artificiel est plus proche du français, lorsqu'une phrase comme Un homme est un animal rationnelest classée comme analytique, synthétique, ou comme n'étant ni analytique ni synthétique, puisque nous ne pouvons rien démontrer quant à la façon dont les langages naturels fonctionnent à ce point de vue. Ainsi, une fois que nous avons construit un langage artificiel, nous en savons aussi peu qu'avant sur la synonymie.

Il en ressort que les langages artificiels ne sont ni des cas spéciaux ni des schémas idéaux des langages naturels. On a beau évoquer des analogies avec la physique, la nécessité demeure de démontrer qu'un modèle donné peut être interprété de manière intéressante et objective, et fournir ainsi des solutions effectives et intéressantes aux problèmes réels [14].

L'extension des méthodes de la linguistique peut-elle fournir des réponses aux problèmes de la synonymie et de la transformation? Nous ne le savons pas encore. On doit à Harris quelques suggestions en vue d'une telle extension, mais Bar-Hillel affirme que sa tentative, " visant à réduire la partie transformationnelle de la syntaxe à sa partie formationnelle, repose sur une série d'équivoques portant sur les termes langage, équivalent, commutable, et les termes parents; aussi n'a-t-elle aucune base solide ". Mais en avançant de telles critiques, on laisse supposer qu'on a bien mal compris ce que Harris se proposait de faire.

L'argumentation de Bar-Hillel souligne à juste titre qu'on ne peut, pour élaborer un concept de synonymie, utiliser deux interprétations de la " distribution ". C'est-à-dire que nous ne pouvons pas définir " x est synonyme de Y " comme " x et Y sont mutuellement substituables dans la classe de toutes les phrases grammaticales " ou " ...dans la classe de toutes les phrases qui constituent un corpus donné ". Remarque tout à fait correcte, qui devrait servir d'avertissement à quiconque tenterait une identification trop facile de la distribution et de la signification, sans avoir soigneusement analysé la notion de " distribution ". Nous pouvons maintenant nous demander comment, partant de cette argumentation correcte, Bar-Hillel en est venu à la conclusion citée plus haut.

Puisque, dans ses Méthods of structural linguistics, Harris ne traite jamais de la " partie transfomnationnelle d'une syntaxe ", l'argumentation ne peut concerner aucune partie de cet ouvrage. Harris traite des transformations dans son article " Discourse analysis " (Language, 28 (1952), pp. 1-30). ll y traite de deux types de transformations : celles qui concernent des classes étendues de morphèmes (par exemple, actif-passif), et celles qui concernent des morphèmes isolés (par exemple, la relation entre acheteret vendre). Mais l'argumentation de Bar-Hillel ne porte pas, s'il s'agit du premier type de transformation, puisqu'il n'est dans l'intention de personne de définir cette relation en termes de synonymie. Dans l'explication qu'il donne de cette construction, Harris considère certaines relations formelles entre des classes étendues de phrases grammaticales. Cette explication a recours à des notions vagues qu'il faudrait étudier de beaucoup plus près, - en particulier, la notion de " grammatical " doit être soigneusement définie; mais les idées essentielles en sont, à mon avis, tout à fait justes. ll n'y est pas question de synonymie, et elle ne tombe pas dans l'erreur incriminée.

La transformation à laquelle songe Bar-Hillel dans son argumentation est apparemment du second type. Mais dans la seule section où Harris en traite (pp. 24-25), il évite explicitement l'erreur dont parle Bar-Hillel. Dans cette étude très schématique, il remarque que cette relation (par exemple, entre acheteret vendre)NE PEUT être analysée en considérant la substituabilité à l'intérieur de phrases isolées, et il suggère plutôt qu'il est " nécessaire d'étudier les restrictions dépassant le cadre des phrases prises une par une ". C'est-à-dire que nous devons étudier certains types de relations distributionnelles dans des textes complets pris comme unités, non dans des phrases isolées. Tout l'essentiel de l'analyse du discours est là. l'argumentation de Bar-Hillel est donc bien valable, mais elle n'a aucun rapport avec les critiques qu'il en tire contre les tentatives de Harris.

Un point qui n'intervient qu'incidemment dans ce débat mérite commentaire, puisqu'il touche au problème général de la synonymie..Bar-Hillel suit l'opinion commune selon laquelle deux synonymes absolus sont substituablessalva veritatedans tout contexte, (mis à part quelques expressions isolées) et affirme ainsi implicitement que leur synonymie réside précisément dans ce fait. Mais ceci n'est pas vrai en général dans le discours indirect; ainsi, la phrase Tout homme (qui est sain, connaît le français, etc.) sait qu'un oculiste est un oculisteest une phrase vraie, mais la phrase Tout homme sait qu'un oculiste est un médecin des yeux est surement fausse. Scheffler, qui a établi ce point sous une forme tout à fait générale [15], poursuit son argumentation en montrant l'échec qui attend toute analyse de la synonymie dans une de ses plus importantes entreprises, la description de la substitution dans le discours indirect.

Je ne critique pas, qu'on le note bien, l'idée que les langages artificiels puissent servir des fins philosophiques. Et je ne soutiens pas non plus que la construction des modèles artificiels ne puisse nous faire mieux prendre conscience des subtilités des langages réels; c'est ce que font précisément certains travaux philosophiques [16]. De plus, je ne soutiens pas que la logique ne peut être utilisée en linguistique. A un moment, Bar-Hillel suggère que les définitions récursives peuvent rendre des services en théorie linguistique; qu'il s'avère ou non que ceci soit exact, j'approuve, en ce cas, l'esprit de ses remarques. Bien user des vues et des techniques de la logique, e'est formuler une théorie générale de la structure linguistique. Mais cela ne nous dit pas quelle sorte de systèmes forme l'objet de la linguistique, ni comment le linguiste doit s'y prendre pour les décrire utilement. Il faut distinguer deux points de vue bien différents : d'un côté, on applique la logique pour construire une théorie linguistique claire et rigoureuse; de l'autre, on attend de la logique ou d'un autre système formel qu'ils servent de modèle au comportement linguistique.

Je m'oppose à la thèse suivante : la linguistique, en intégrant la syntaxe logique et la sémantique, pourrait, dit-on, résoudre certains de ses problèmes, et la théorie de la signification dans les langages naturels tirerait quelques clartés de langages artificiels construits selon des règles faisant intervenir le terme " synonyme ". La conception de la syntaxe préconisée par Bar-Hillel est formelle, rigoureuse, et structurale, en ce sens que toute distinction qui intéresse le linguiste lorsqu'il étudie un langage particulier, peut être obtenue en faisant la liste des éléments qui vérifient les propriétés en question. En particulier, nous pouvons résoudre les problèmes de synonymie et de transformation en anglais, grâce à la procédure formelle suivante : faire la liste, dans la grammaire, des paires synonymes sous la rubrique " synonymes ", et faire la liste des paires transformationnelles sous la rubrique " transformations ". D'autre part, cette conception a un côté empirique, en ce sens qu'elle exhorte les linguistes à se dispenser du recours aux listes arbitraires, en mettant au point des tests opérationnels qui puissent établir ces relations. J'ai observé que s'ils découvrent des tests adéquats, alors la syntaxe logique et la sémantique ne les intéresseront guère, puisque à eux seuls les tests résoudraient exactement autant de problèmes que si on leur superposait l'édifice entier de la syntaxe logique et de la sémantique.

Notes

1. "Logical syntax and semantics", Language, 30 (1954), pp. 230-237. [Traduit ici pp. 31-41. N. d. T.]

2. Qu'il soit clair que, dans ce qui suit, les critiques ne s'adressent pas à la syntaxe logique et à la sémantique en tant que telles, mais qu'elles sont dirigées contre la thèse selon laquelle ces disciplines fourniraient des solutions aux problèmes linguistiques. Je me suis librement inspiré de différents exposés critiques de la théorie de la signification, parmi lesquels je citerai : W. V. Quine, From a logical point of view, particulièrement les chap. 2, 7, 8 (Cambridge, Mass., 1953); M. G. White, " The analytic and the synthetic : An untenable dualism ", John Dewey : Philosopher of science and freedom(New York, 1950), pp. 316-330, réédité dans Linsky, Semantics and the philosophy of langage(Urbana, 1952), pp. 272-286.

3. Je ne discuterai pas séparément ces différents projets, puisque, comme j'essaierai de le montrer, ils échouent pour les mêmes raisons.

4. Ainsi, pour Bar-Hillel, pas de doute que l'interprétation exacte de cette relation sera telle que Marie était vue par Jeandérive de Jean voyait Marie, mais non Ce gaz était à telle et telle température de Ce gaz hélait à telle et elle pression, ou Celle brindille sèche brûlerade Celle brindille sèche sera jetée au feu. De la même manière, de Socrate est un homme, s'ensuivra Socrate est un animal rationnel, mais peut-être pas Socrate est un bipèdeou Socrate a un nombre fini de bras. Les règles logiques de transformation sont les règles de l'inférence valide; aussi utilisera-t-on l'un pour l'autre, dans cette discussion, les termes " inférence " et " transformation ".

5. Notez que toute définition, en termes de comportement, de la synonymie, aboutirait probablement à des résultats paradoxaux, eu égard à des notions telles que vérité logique, analyticité, et la synonymie elle-même. Il n'est pas difficile d'imaginer ce qu'on obtiendrait en interrogeant l'homme de la rue sur le statut d'une phrase comme Il y a autant d'entiers pairs qu'il y a d'entiers, ou Il y a une infinité non dénombrable de réels non rationnels, mais entre deux nombres réels, il y a un nombre rationnel, ou simplement d'une phrase tautologique trop complexe pour être aisément appréhendée.

6. On distingue

1) l'identité d'extension. Deux expressions qui sont dans cette relation désignent le même objet (" étoile du matin " et " étoile du soir ") mais ne peuvent pas être remplacées l'une par l'autre dans une phrase du discours indirect sans risquer d'altérer la valeur de vérité de la phrase (" Il sait que l'étoile du matin est l'étoile du matin " et " il sait que l'étoile du matin est l'étoile du soir " peuvent avoir des valeurs différentes).

2) la synonymie cognitive (ex : " oculiste " et " médecin des yeux ") exige que les expressions synonymes puissent être substituées Salva veritate, même dans le style indirect. Mais elle est attribuée à des expressions ayant des connotations très différentes (" médecin des yeux " fait penser au parler populaire ou enfantin, ce qui n'est pas le cas pour " oculiste ".

3) la synonymie pleine (dont on ne voit guère d'exemple effectif) conserverait même les connotations. (N. d. T. )

7. Ainsi, selon Carnap, il dépend d'une pure convention que soient données parmi les règles de transformation d'un langage seulement les " lois logiques" ou qu'y soient comprises également les " lois physiques ". Il n'y a pas de méthode générale, applicable a tout langage, qui permette de distinguer ces deux types de lois.

8. Carnap, «  Meaning postulates », Philosophical studies, 3 (1952), pp. 65 sqq. En passant, Carnap formule ici explicitement sa thèse actuelle : ses explications " se réfèrent, dit-il, aux systèmes linguistiques sémantiques, et non aux langages naturels"… développer des concepts analogues pour les langages naturels serait une tâche entièrement différente ".

9. Même si cela était vrai, le linguiste y gagnerait peu; car ce qui fait problème pour le linguiste, ce n'est pas la taille de ses listes ad hoc, mais leur caractère arbitraire.

10. N. Goodman, " The problem of counter factual conditionals ", Journal of philosophy, 44 (1947), pp. 133 sq., réédité dans Semantics and the philosophy of language.

11. Le dernier cas présente un intérêt spécifiquement linguistique. Bien que, dans le cas cité, les expressions soient " syntaxiquement identiques ", dans d'autres cas elles différeront. Ainsi, dans a tall and tin man, l'accent porte également sur tallet thin, mais il porte plus sur blackque sur whitedans a black and white flag(comme si black-and-whitene formait ici qu'un seul mot). [Nous avons laissé l'exemple en anglais, car un même phénomène n'apparaît guère dans les expressions françaises correspondantes. N. d. T.]

12. Journal of philosophy, 40 (1943), pp. 113 sq., réédité dans Semantics and the philosophy of language.

13. Philosophical Review, 60 (1951), pp. 22 sq., forme presque sans changement le chapitre 2 de From a logical poinl of view.

14. Je ne soutiens pas qu'un modèle n'a pas d'intérêt à moins d'être un cas particulier, ou un cas limite (en un sens qui se prête à la mesure), de quelque chose de réel; mais, en tablant sur cette analogie, Carnap pose implicitement que c'est en ce sens fort que sont nécessaires les langages artificiels. C'est une telle vue dont j'ai soutenu qu'elle était incorrecte. Une argumentation générale " pour ou contre " les modèles est hors de propos. Un modèle doit faire ses preuves : il doit analyser, non présupposer, des notions intéressantes, et les conditions où il s'applique doivent, dans des limites raisonnables, pouvoir être définies sans ambiguïté.

15. I. Scheffler, " On synonymy and indirect dlscourse ", Philosophy of Science(1955), pp. 39-44. B. Mates traite d'un cas particulier de même nature dans " Synonymity ", University of California publications in philosophy, 25 (1950), pp. 201-226, réédité dans Semantics and the philosophy of language, pp. 111-136.

16. Par exemple, la façon dont Goodman, dans The Structure of appearance(Cambridge, 1951), rend compte de notions comme all alike, ou at a time at a place, en tant qu'elle s'oppose à at a time and at a place; ou dont Austin rend compte des expressions call, describeet match, dans How to talk : Some simple ways. [Cf, pp. 65-84 de ce numéro. N. d. T.] Quoique ces études et d'autres études sémantiques particulières, qu'elles se présentent ou non sous forme de modèles, puissent avoir un intérêt pour les linguistes, elles ne clarifient pas la notion générale de la signification ou de la synonymie, et sont incapables de démontrer que leurs résultats décrivent correctement les emplois faits normalement du langage. Donc elles ne contribuent pas directement à l'élaboration d'une théorie linguistique adéquate.


http://www.chomsky.fr